Etre et ne pas être

Hamlet - Paris (Favart)

Par Christophe Rizoud | lun 17 Décembre 2018 | Imprimer

Tous les compositeurs ne sont pas égaux au tribunal de la postérité. Ambroise Thomas tente de sortir du purgatoire où l’avait consigné un mot assassin de Chabrier. L’occasion à Paris n’est pas si fréquente. Pour ne pas laisser passer une nouvelle fois la chance, l’Opéra Comique a mis les bouchées doubles : un chef convaincu par ce répertoire qui au moment des saluts brandit la partition d’Hamlet en un geste justicier, certains de nos meilleurs chanteurs français et, comme si ce n’était pas assez, un metteur en scène cinéaste – Cyril Teste – invité avec ses techniciens et ses caméras. Qui osera ensuite dire Thomas ringard ?

Telle n’est plus la question Salle Favart car la débauche de technologie a tôt fait de prendre le pas sur la musique, jusqu’à retarder le lever de rideau de vingt minutes avec prière d’éteindre les téléphones portables pour cause d’interférence. Aurait-on trouvé le moyen d’éviter les sonneries intempestives durant le spectacle ? Quelques images fortes émergent de ce dispositif cinématographique en temps réel. L’entrée du roi projetée sur écran géant a fière allure. Les flashs crépitent. Pour renouveler l’effet de surprise, on multiplie les angles de vue. Trop. Le décor s’adapte à vue d’œil en une incessante chorégraphie. Le procédé devient envahissant. Les références se veulent nombreuses.  On nous parle de Bergman et Cassavetes mais c’est Bill Viola que suggère la mer tumultueuse lors d’une mort d’Ophélie visuellement perturbée par le mouvement des machinistes en train d’installer le tableau suivant. Pourquoi vouloir à tout prix nous montrer les coulisses quand la magie du théâtre réside depuis toujours dans le mystère de ses effets ? Ses contemporains reprochaient à Thomas d’avoir fait d’Hamlet un drame bourgeois. Fallait-il le transformer en reportage pour People TV ?


© Vincent Pontet

Il y a pourtant largement de quoi satisfaire l’amateur d’opéra dans cette œuvre à laquelle ses détracteurs concèdent une certaine inventivité orchestrale (d’où le saxophone convoqué sur scène au 3e acte comme pièce à conviction). Louis Langrée s’emploie à le démontrer d’une baguette éloquente qui ne voudrait qu’un orchestre plus fourni pour convaincre pleinement. C’est que Wagner, Gounod, Verdi et même Offenbach sont en même temps convoqués. Ambroise Thomas avait l’art de la synthèse. Hamlet fut créé un an après Don Carlos salle Le Peletier dont les dimensions se prêtaient davantage que Favart au grand opéra, quand bien même l’œuvre soit ici amputée de son ballet afin de « privilégier le drame ». Idem pour le Choeur Les Éléments dont le seul défaut est de paraître en sous-effectif.

Autre originalité de l’ouvrage : la première place offerte à la voix de baryton, ce qui valut à son créateur, Jean-Baptiste Faure, une forme d’immortalité. Stéphane Degout est sans doute aujourd’hui le meilleur titulaire du rôle : Hamlet aux dents serrées tout de rage rentrée et de violence contenue dont l’introversion n’entrave ni l’endurance, ni la vaillance, ni la diction, d’une netteté telle qu’elle rend superflue la lecture des surtitres. Sabine Devieilhe, en Ophelie, est son exacte réplique par la manière dont la voix, intelligemment modulée, épouse le dessin de la parole. Sa scène de folie est moins étalage d'une virtuosité admirable que drame dont la chair à vif secoue le public. Le meilleur de Thomas est là.

Avec deux apparitions furtives en début et fin d’ouvrage, Laërte fait figure de laissé-pour-compte. Appelé la veille à Versailles pour remplacer un confrère défaillant dans Le Messie de Haendel, Julien Behr laisse apparaître de naturels signes de fatigue. Laurent Alvaro (Claudius), Jérôme Varnier (le Spectre)  et Sylvie Brunet-Grupposo (Gertrude) ont pour point commun d’offrir le même type de chant taillé dans le granit. Cette déclamation large, d’une noblesse non exempte de raideur, évoque une école d’un autre temps que, biberonné aux vieilles cires, l’on retrouve avec émotion. Qu’ils soient fossoyeurs ou respectivement Marcellus et Horatio, Kevin Amiel et Yoann Dubruque montrent en peu d’interventions que le chant français ne manque pas de jeunes espoirs. Cette nouvelle production d’Hamlet a aussi le mérite de nous le rappeler.

 

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