Spectaculaire mais à demi-convaincant

Idomeneo - Avignon

Par Maurice Salles | mar 29 Mars 2022 | Imprimer

Pour son entrée au répertoire de l’Opéra Grand Avignon l’Idomeneo de Mozart est proposé dans une nouvelle production dont la réalisation a été confiée au tandem Sandra Pocceschi et Giacomo Strada, qui signent mise en scène, scénographie et costumes. Artistes en résidence dans la maison, ils auraient déclaré avoir manqué de temps pour parachever leur spectacle, en particulier la scénographie. Comme le dépliant qui est fourni au spectateur ne contient aucune indication sur leur projet, il faut donc se baser sur ce qu’ils donnent à voir. Qui connaît l’œuvre pourra être déconcerté. En faisant tourner Ilia, dans la première scène, autour de l’affut d’un canon, ils installent un climat guerrier et ce parcours devient celui d’une prisonnière. Mais aucun conflit ne se déroule sur le sol crétois, et justement Ilia, Troyenne déportée, y a trouvé un asile réparateur bien plus qu’une prison.

Sans doute le bâti sur lequel repose le canon est-il une idée centrale de la réalisation puisqu’il deviendra, une fois l’arme démontée, creuset où fondre du métal, socle d’une statue, cratère d’un volcan, amas de scories volcaniques, bouche d’un gouffre infernal, autant d’ingénieuses utilisations spectaculaires, valorisées par les lumières de Giacomo Gorini et enrichies encore par les vidéos de Simone Rovellini, projetées sur un écran descendu des cintres. On ne peut que louer cette inventivité, les étapes de la fonte de la statue occupent l’attention et même les boulets de canon épars trouveront leur utilité puisqu’ils seront utilisés pour lapider Elettra après son imprécation finale. On le voit, Sandra Pocceschi et Giacomo Strada se sont ingéniés à rendre vivantes les situations, et les détails signifiants, les liens qui rendent visible la servitude, la coupe et les ornements des costumes témoignent de leur souci d’un spectacle globalement cohérent, où la hachette chargée de représenter la hache bipenne instrument du bourreau n’en paraît que plus dérisoire.


Ilia et Idomeneo (Chiara Skerath et Jonathan Boyd) © mickäl & cédric Studio Delestrade 4

Mais cette conception prend le risque de malmener l’esprit d’une œuvre inspirée de la tragédie française et de ses codes. Ces derniers, outre qu’ils excluent toute représentation de la violence physique, imposent aux personnages nobles une retenue qui interdit l’expression directe des sentiments. Quand ils s’y laissent aller, c’est qu’ils ont perdu la tête, Elettra en est l’exemple. Fallait-il pour autant lui donner une apparence caricaturale ? Le contraste entre la noblesse apparente, c’est-à-dire le contrôle exercé sur son paraître, et le désordre intérieur des sentiments révélé par le langage et la musique exprime la tragédie du personnage. Sans doute est-ce aujourd’hui la quadrature du cercle pour qui doit mettre en scène à l’intention d’un public qui n’est plus, comme l’était celui de la création, familier du genre. Mais certains choix, comme celui de la bagarre entre Crétois et Troyens alors même qu’ils viennent de chanter ensemble la paix relèvent d’une intention « réaliste » en contradiction avec l’esprit de l’œuvre.

Si donc la réalisation scénique laisse partagé entre l’admiration pour l’invention et la réticence quant à la pertinence de certaines options, les versants vocaux et musicaux sont moins sujets à controverse. On commencera par louer sans réserve les artistes des chœurs, manifestement très bien préparés. Les mêmes compliments iront à l’orchestre dont l’exécution n’a souffert d’aucune faiblesse. On sera plus réservé sur la direction de Debora Waldman, qui nous a semblé très prudente et métronomique, aux dépens de nuances plus affirmées, pour une œuvre dont elles sont la clef. On regrette évidemment la suppression de la chaconne finale sur laquelle devrait se dérouler la pantomime du couronnement d’Idamante.

Seule voix grave, Wojtek Smilek prête la sienne à la Voix mystérieuse qui énonce la décision de Neptune. Yoann Le Lan incarne avec conviction un Grand Prêtre de Neptune tandis qu’Antonio Mandrillo s’efforce de faire bonne figure alors que son rôle (Arbace) s’est vu amputer de ses deux airs. Serena Uyar qui fut in loco la Reine de la Nuit a l’étendue vocale et la fougue nécessaires pour exprimer la véhémence du personnage d’Elettra ; on pourrait souhaiter davantage de douceur pour l’air du second acte où la princesse s’illusionne à l’avance sur le bonheur de son voyage avec Idamante, mais ce léger déficit agit ici comme un révélateur des limites de l’empathie. Dans le rôle d’Idamante, créé par un castrat, le mezzosoprano Albane Carrère possède l’aspect juvénile du personnage qu’elle incarne de façon crédible. On pourrait souhaiter un timbre plus sombre, certaines extensions dans l’aigu sonnent tendues, mais globalement l’interprétation est très justement nuancée. Les nuances sont aussi le point fort de l’interprétation de Chiara Skerath, qui cisèle son personnage en l’adaptant à la direction et aux dosages sonores. Dans le rôle d’Idomeneo le ténor Jonathan Boyd séduit d’abord par la projection, la fermeté des accents et la composition dramatique. On regrette plus tard que l’exécution des vocalises rapides ne soit pas impeccable, mais l’esprit du personnage, avec les nuances psychologiques, sont bien là et l’air de bravoure « Fuor del mar » sera la premier à être applaudi, avant l’air de fureur d’Elettra. Au final donc un bilan positif pour ce spectacle même si tout ne nous a pas convaincu.

 

 

 

 

 

 

 

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