Où est passé Rossini ?

Il barbiere di Siviglia - Dijon

Par Yvan Beuvard | dim 22 Février 2015 | Imprimer

Coproduction de Lille, Dijon, Caen, Limoges et Reims, ce Barbier de Séville, créé à Lille, a déjà beaucoup tourné, avec une distribution dont le noyau est constant. Les seuls changements notoires par rapport à la création sont la direction musicale, l’orchestre et le chœur, Basilio et Fiorello. Antonino Fogliani, une étoile montante bolognaise, tout comme Michele Mariotti, enchaîne avec bonheur les ouvrages bel-cantistes. Ses nombreux enregistrements attestent ses qualités de grand chef lyrique. Le chef tient son orchestre et impose des tempi justes, tout en se montrant très attentif au chant. Mais il ne peut obtenir de l’Orchestre Dijon-Bourgogne le résultat auquel il a atteint à la Fenice (DVD Fogliani - Morassi, enregistrement Dynamic de 2008). L’orchestre est pâteux, avec quelques décalages dès l’ouverture. L’humour semble étranger : ainsi, les bois, martiaux, à l’arrivée du militaire ivre, ne le sont guère. L’articulation est insuffisante. Le caractère incisif et brillant de Rossini est oublié. L’orage sent la toile peinte délavée, alors que ce doit être l’occasion d’une outrance réelle. La prestation est honnête, sans plus. Par contre, le chœur se révèle remarquable, préparé par Emmanuel Olivier, également brillant pianofortiste, au jeu plein d’invention (il a déjà monté cet ouvrage avec J.Cl. Malgoire).

Jean-François Sivadier, attaché à Lille, n’est plus un débutant à l’opéra. Ses productions lyriques sont toujours originales et remarquées, sinon remarquables. Il a pour principe de s’affranchir du livret pour revisiter l’ouvrage et en tirer le meilleur parti dramatique. Il veut « faire le spectacle…un spectacle un peu fou », « en enlevant tous les clichés ».  Le procédé est efficace et le public apprécie. Le talent de l’homme de théâtre et son métier sont indéniables. Le choix est clairement affirmé et assumé : « du divertissement pur ». La lecture est légitime, mais est-ce bien Beaumarchais-Sterbini-Rossini que nous voyons et écoutons ? C’est le Barbier de Sivadier. La charge du texte de Beaumarchais, inscrite dans un contexte social précis, déjà estompée par Sterbini, est ici gommée (ainsi Don Basilio et son suppléant, « Pace et gioia », les signes de croix…), le comte terminant en marcel et Rosine en combinaison… on est vraiment ailleurs. Ici, nous assistons à un divertissement truffé de gags, parfois triviaux, une farce plutôt qu’une comédie intelligente qui se hisse à la dignité de l’opéra, fut-il bouffe. Le contraire de ce que Zedda y voit : « Le problème est de divertir sans distraire des valeurs substantielles mais sans figer des personnages qui tendent à transgresser la mesure du sens commun. »

Pourquoi transformer la troupe de musiciens ambulants en une bande de loubards ? Cette faune urbaine et nocturne qui occupe progressivement le plateau durant l’ouverture est jeune, remarquablement dirigée, c’est du Sivadier, tout comme cette scène occupée de quelques accessoires, des cordages tombant des cintres, sur laquelle s’ouvre l’ouvrage. Le décor qui se construit est réduit à sa plus simple expression par un jeu de stores vénitiens déterminant les volumes et ménageant les mouvements. C’est ingénieux, habilement utilisé, autorisant toutes les intrigues. Les éclairages sont également bienvenus, y compris les poursuites de chanteurs dans le public. L’invention, celle qui surprend pas les fréquents clichés ressassés de production en production est constante, ainsi la ventilation du rideau de fond de scène à mesure qu’enfle la calomnie, pour n’en retenir qu’une. Nous sommes dans un autre univers, celui de la comédie musicale, bien enlevée, avec une direction d’acteurs particulièrement fine. Exit le  « melodramma buffa ». Dès l’ouverture, Figaro seul, puis progressivement entouré, va ouvrir la collection de gags. Il chauffe la salle, comme dans un show télévisé, et ça marche. La musique reste en retrait, ce qui est bien dommage. L’ambiance de cirque est confirmée lorsque qu’une porte de velours fait son apparition, au dessus de laquelle Rosine est transformée en trapéziste. Du cirque sans l’émotion, hélas. C’est drôle, divertissant, sans jamais le moindre ennui. Manifestement les chanteurs s’amusent, et leur plaisir est communicatif. Le public qui découvre l’ouvrage repart heureux, mais comment apprécier lorsqu’on aime l’opéra, ou que l’on est familier de Rossini ?

Le Figaro du baryton argentin Armando Noguera domine la distribution. Voix puissante, égale, souple et remarquablement conduite, il dispense son énergie et sa vitalité sans compter. Son jeu et son chant nous éblouissent de l’ouverture au finale. Un Figaro avec lequel il faudra compter. Rosine est hardie, extravertie, assurée, volontaire, déterminée, n’hésitant pas à user de la provocation, voire de l’injure. La distinction et l’élégance lui sont étrangères. Quelle éducation a-t-elle donc reçu de son tuteur et de Don Basilio ? On imagine difficilement son personnage devenant comtesse. Eduarda Melo est un soprano piquant, parfois acide, agile, que l’on verrait davantage en Suzanne. Même si les graves sont là, la rondeur de l’émission d’un mezzo fait défaut. Almaviva est campé par Taylor Stayton. Elégant, mais pas vraiment aristocrate, il a la voix longue et charmeuse. Le Basilio de Deyan Vatchkov, malgré l‘ inégalité des registres, est correct. Tiziano Bracci  a la rondeur, physique et vocale de Bartolo, son articulation  est  remarquable, et son jeu dramatique convaincant. Philippe Spiegel donne sa voix et son abattage à Fiorello. Berta, création de Sterbini, n’a guère de consistance. Au gré des mises en scène, elle apparaît complice de Figaro ou garde-chiourme… Jennifer Rhys-Davies fait rire. Mais le chant ? Si ce fut le rôle de ses débuts, ses moyens paraissent en deçà des attentes : voix fatiguée, justesse parfois défaillante dans « Il vecchiotto cerca moglie ». Le jeu comique, par contre, est remarquable, servi par sa corpulence.

« Plus c’est énorme et mieux ça passe », déclare Jean-François Sivadier. Le public apprécie et en redemande. Mais où donc est passé Rossini ?

 

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