Le charme discret de Rossini

Il Signor Bruschino, au Théâtre des Champs-elysées - Paris (TCE)

Par Guillaume Saintagne | ven 16 Juin 2017 | Imprimer

Quatre mois avant la création de l’autrement rutilante Italienne à Alger, Rossini essuyait un échec vénitien avec son dernier opéra en un acte, Il Signor Bruschino. Malgré quelques reprises au XXe Siècle, l’œuvre ne reste célèbre que pour les coups d’archets sur les pupitres de son ouverture. L’occasion de l’entendre en entier était trop belle pour être manquée. L’intrigue bouffe cousue de quiproquo suit les manigances de deux amants, Sofia et Florville, qui cherchent à s’unir en dépit de la promesse faite par le père de marier Sofia au fils du Signor Bruschino. Florville se fait donc passer pour ce dernier et tournera en bourrique le risible père, totalement dépassé par la situation et qui répète à longueur d’opéra « Oh, che caldo ! » (« Ce qu’il fait chaud ! »). On trouve dans cet opéra tout ce qui fera le succès des opéras buffa plus célèbres du compositeur tant dans le livret (intrigue complexe et néanmoins très lisible, personnages stéréotypés à l’efficacité comique immédiate) que dans la musique (jeux syllabiques, ensembles assimilés à un capharnaüm organisé…) mais à dose homéopathique. Cette œuvre dégage un charme discret qui peut sembler fade comparée aux suivantes, mais qui, défendue par des artistes aussi roués que ce soir, s’avère d’une délicieuse délicatesse.

Il faut dire qu’aucun rôle n’a été négligé. Avec seulement quelques phrases João Pedro Cabral se glisse sans problème dans la peau du véritable fils prodigue et repentant de Bruschino, et Tomasz Kumiega incarne immédiatement un commissaire de police aussi sonore qu’inefficace. Pour Marianna, la femme de chambre de l’héroïne, c’est Sophie Pondjiclis, sans doute la meilleure Marcellina actuelle, qui, ici encore, pousse un personnage secondaire au premier plan par sa présence scénique et son timbre cuivré. Avec Christian Senn en Filiberto l’aubergiste, on jouit du savoir-faire d’une des meilleures basses belcantistes actuelles, grand diseur dans le baroque notamment. Si tous les chanteurs sont également investis dans la mise-en-espace du concert de ce soir, ce sont clairement ces rôles, n’intervenant que dans les récitatifs et les ensembles, qui en cimentent la réussite.

Car l’on ne s’est pas contenté de chanter ce soir, on a aussi beaucoup joué : depuis le signor Bruschino faisant le tour de la scène pendant l’ouverture et assumant de sa canne énervée les fameux coups d’archets, jusqu’au chef qui répond, évidemment muet, aux sollicitations des personnages. A ces jeux là, c’est clairement Alessandro Corbelli qui l’emporte : tantôt impuissamment cajolé, puis malmené par Sofia, ou s’écrasant de tout son long sur la scène après qu’on l’a forcé à reconnaître son faux fils, on n’entend jamais les limites de sa voix tant elles semblent calculées pour mieux incarner le vieux barbon avec une finesse irrésistible. Face à lui, Domenico Balzani joue le père de la promise avec une vulgarité clinquante et assumée, mais qui, ici aussi, s’arrête aux portes du burlesque pour rendre pleinement hommage à l’élégance d’un divertissement qui n’est pas un spectacle de foire.

Enfin, en amant éperdu et rusé, Maxim Mironov est presque trop probe, mais sa voix dense, son style impeccable et son timbre caressant, devenus trop rares à Paris, s’écoutent avec délice, d’autant qu’il semble avoir gagné en puissance. Pour lui répondre, Chantal Santon-Jeffery est une belle surprise : ses dernières interprétations nous avaient plutôt déçu, surlignant un suraigu désagréable et une diction de plus en plus abîmée. Pour ce rôle à la tessiture assez centrale, elle retrouve tout ce qui fait son charme : prononciation précise, vocalises pleines, maitrisées et bien projetées, et surtout une aisance scénique incontestable qui lui attache immédiatement la sympathie du public.

Pour servir de terrain de jeux harmonique à tout ce beau monde, l’Orchestre national d’Ile-de-France n’est peut-être pas la phalange la plus prestigieuse, mais l fait montre d’une efficacité et d’une précision mécanique admirables. Il faut dire que le chef, Enrique Mazzola, est passé maître dans ce répertoire. On reprochera seulement à l’ensemble, un peu trop de prudence : une plus grande prise de risque aurait conféré plus d’animation aux ensembles et fini de convaincre des mérites de ce Signor Bruschino.