Peretyatko & co

Il Turco in Italia - Amsterdam

Par Antoine Brunetto | dim 15 Avril 2012 | Imprimer

Depuis 2006, date de sa première apparition à Pesaro, nous suivons avec intérêt le parcours d'Olga Peretyatko, jeune chanteuse russe révélée en 2007 par une Desdemona iconoclaste et confirmée soprano belcantiste au fil des éditions suivantes. Son premier récital au disque, La Bellezza del Canto (voir recension) en embrassant un répertoire qui allait de Rossini à Puccini via Offenbach confirmait l'étendue de son talent. Déjà elle proposait avec « Non si dà follia maggiore » un avant-goût de la Fiorilla qu'elle présente pour la première fois sur une scène d'opéra à Amsterdam jusqu’au 29 avril 2012.

Les thuriféraires de Callas et de Bartoli dans le rôle pourront être déconcertés par la légèreté de la voix. Le chant d’Olga Peretyatko possède aujourd'hui pourtant suffisamment de chair pour rendre justice à une écriture plus centrale qu'il n'y paraît. Les échappées dans l'aigu n’en restent pas moins vertigineuses. Cette Fiorella affolante y fait montre d'un art de la colorature qui surpasse les rossignolades du soprano leggiero, catégorie à laquelle Olga Peretyatko a cessé d'appartenir. Son grand air du second acte expose à ce titre la variété des effets – portamentipichettatimessa di voce, trilles dans le suraigu – le tout en conformité avec l'esprit de la partition et sans que le théâtre en pâtisse. L'expression en effet est tout autant vocale que scénique, Olga Peretyatko a non seulement le style mais aussi le physique du personnage et ce n'est pas un hasard si, au tomber de rideau, le public salue debout cette interprétation d'un rôle où elle semble aujourd'hui sans rivale.

Peu nombreuses sont également les basses capables d'invoquer l'ombre gigantesque de Filippo Galli, créateur de Selim mais aussi entre autres de Maometto, Assur et même d'Enrico VIII (Anna Bolena). Dans sa catégorie, Alex Esposito fait partie de ces chanteurs qui ajoutent à la couleur sombre du timbre un mordant et une capacité à vocaliser. Là encore le physique avantageux influe sur la composition : on comprend pourquoi Fiorilla se laisse prendre au piège de ce Selim plus torride que de raison. Le reste de la distribution se situe au diapason. Le Narciso luxueux de Lawrence Browlee délivre un « Tu seconda il mio disegno » de haute virtuosité, avec vocalises impeccables et suraigu en prime ; le Poète de Vito Priante s’affirme sonore, acerbe et mieux chantant que la plupart des diseurs auxquels le disque nous a habitués. Seul Renato Girolami en Don Geronimo met plus de temps à trouver ses marques, en deçà de ses partenaires en termes de volume et de présence au premier acte. Son duo avec Selim après l'entracte le trouve heureusement plus en verve.

Finalement l'unique point noir de l'interprétation musicale se trouve dans la fosse. Passée une ouverture calamiteuse, la direction de Carlo Rizzi trouve son rythme, mais elle ne peut rien contre un Nederlands Philarmonish Orkest qui confond Rossini avec Schumann et dont certains solistes semblent cet après-midi déchiffrer la partition. À l'image du public, clairsemé, qui s'esclaffe à la moindre réplique comme s'il avait attendu cette représentation pour découvrir l’œuvre.

La faute peut-être aussi à la mise en scène de David Hermann, qui revendique l‘influence de Tex Avery. Le rideau s'ouvre sur un paysage urbain désolé. À droite le palazzo de Don Geronio, qui a connu son heure de gloire, est aujourd'hui tagué. Au centre, dans un terrain vague, une affiche de cinéma à l'esthétique Pierre et Gilles montre Selim Damelec dans le rôle du fils du cheik avec Zaida à ses pieds. Ce décor peu à peu se transforme grâce aux vidéos de Martin Eidenberg. A l'entrée de Fiorilla les graffitis prennent l'apparence de l'héroïne de King Kong enlevée par le grand singe. L'illustration est brillante, le procédé surprenant. Plus réussie encore est l'arrivée du Turc : le Selim de l'affiche s'anime à la vue de Fiorilla ; il commence par se débarrasser de Zaida devenue encombrante avant de sortir du panneau pour rejoindre sa nouvelle conquête. Si l'on peut trouver à redire à la lisibilité de l'action (on croit comprendre finalement que toute cette histoire n'est qu'une hallucination du Poète en état d'ébriété), on applaudit le dispositif technique parfaitement intégré à l'action et une direction d'acteurs d'une rare vivacité.

Antoine Brunetto et Christophe Rizoud

 

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