Il était une fois

Into the Woods - Toulon

Par Yvan Beuvard | sam 09 Novembre 2019 | Imprimer

Malgré la réussite confirmée des entreprises de Jean-Luc Choplin en faveur de la comédie musicale (Funny Girl), on comprend mal la condescendance des responsables lyriques pour le genre. Osons l’écrire, il y a plus de richesse intellectuelle et musicale dans cette réalisation de Into the Woods que dans bien des opéras du répertoire, revisités par tel ou tel metteur en scène. Toulon est l’une des trop rares scènes françaises à accorder toute sa place au genre. On se souvient de Wonderful Town, de Bernstein, réalisé ici, puis diffusé en vidéo. Après Follies et Sweeney Todd, la capitale varoise nous offre ce troisième musical de Sondheim, déjà produit à Hardelot et Massy (Quand la féérie tourne à la psychanalyse).

Le vétéran de la comédie musicale  créait à Broadway, en 1987, une œuvre ambitieuse qui tranchait avec la production du temps : Into the Woods, conte pour enfants (et grands enfants), où se combinent les intrigues de plusieurs, écrits par Grimm (Cendrillon, le Petit chaperon rouge, Raiponce) et d’un anonyme anglais (Jack et le haricot magique). L’œuvre a été reprise plus de 800 fois, très régulièrement à Broadway, Londres et bien d’autres lieux. Tous ces contes ont en commun de se dérouler en forêt, où tous les personnages sont appelés à vivre ensemble. Un conflit de voisinage a amorcé l’action : la sorcière, lésée dans son jardin par les parents du boulanger, a jeté un sort : Mr et Mrs Baker ne pourront avoir d’enfant, à moins de réunir cinq objets appartenant à des personnages de contes différents… Ainsi les histoires vont s’entrecroiser, les personnages interagir, pour notre plus grand bonheur, et former une œuvre originale et forte, burlesque, loufoque et onirique, où la joie se teinte parfois d’amertume : les gentils, comme les méchants ne sont pas ceux que l’on croit, on le verra au second acte. Le premier, souvent donné seul (il a connu une version « scolaire », avec grand succès), se suffit à lui-même, et on en sort réjoui. Cependant, après le second, il apparaît comme une mise en bouche, ou en oreille. En effet, c’en est à la fois la continuation, le symétrique désenchanté – où les valeurs sont inversées – malgré son caractère onirique, et le couronnement, avec une fin aussi inattendue que bienvenue, chaleureuse, optimiste, morale. Il n’y a pas lieu de s’en plaindre.


Cendrillon, ses soeurs et sa mère © Frédéric Iovino

Le librettiste a parlé d’un « fourre-tout symbolique ». Convenons qu’il est d’une richesse singulière. Grimm, Freud et Ionesco s’y retrouvent. La littérature psychanalytique relative aux contes de fées est riche. Deux ouvrages en français ont connu la plus large diffusion (Jack Zipes : les contes de fées et l’art de la subversion, 1986 ; Bruno Bettelheim : Psychanalyse des contes de fées, 1976, devenu un classique). On ajoutera une référence externe, inattendue. Malgré son immense culture, il est peu vraisemblable qu’Umberto Eco ait connu le musical de Sondheim. Cependant, le spectacle invite particulièrement à la relecture des Six promenades dans les bois du roman et d’ailleurs, où l’interaction entre la fiction et le réel sont analysés, du conte de fées jusqu’à l’élaboration du sinistre Protocole des sages de Sion.

Le premier acte s’ouvre sur un divan-méridienne, assorti de l’incontournable psychanalyste-narrateur, Scott Emerson, dont les talents de conteur, d’acteur et de chanteur sont indéniables, colorés d’un zeste savoureux d’accent anglais. L’immense drap immaculé qui tapisse le fond de scène tombera pour nous dévoiler un décor singulier. Des éléments rectangulaires mobiles, à usages multiples (fenêtres, vitrines-placards, sas) recomposent en permanence les images à la faveur d’éclairages virtuoses. Les costumes de Frédéric Olivier, très caractérisés, colorés à souhait, fidèles aux clichés (les Princes, le Loup, Cendrillon princesse, le Petit chaperon rouge…) ou décalés (les sœurs de Cendrillon, irrésistibles de drôlerie en drag-queens, perruques assorties aux tuniques jaune et pivoine, frappées de cécité dans la seconde partie,) sont un régal. Olivier Bénézech, auquel on est redevable de tant de mises en scène lyriques, a illustré fréquemment la comédie musicale (il signera South Pacific, de Rodgers et Hammerstein, en mars prochain, ici même). Il paraît impossible de mieux servir l’ouvrage, avec une réelle économie de moyens, sans paillettes. La direction d’acteur est millimétrée, comme les belles chorégraphies collectives qui rythment chaque acte. Cela pétille d’intelligence, de fantaisie et de sensibilité. Chacun y trouve son miel, de l’enfant, avide de merveilleux et de cocasserie, à l’adulte cultivé, qu’il interroge. Les vérités et le mensonge, la vie et la mort, le bien et le mal, la solitude, la propriété, la transmission, la responsabilité individuelle et la solidarité… on n’en finirait pas d’énumérer les thèmes abordés par ces paraboles, sans en avoir l’air, dans la légèreté, l’humour et la poésie. Toujours le propos est divertissant, mené tambour battant, avec fraîcheur.

Tout est chanté en anglais, avec certains dialogues en français (signés de Sinan Bertrand). L’intelligibilité est idéale et l’angliciste moyen pourrait se passer des sur-titrages. Une trentaine de musiciens, en fosse, suffisent à notre bonheur. La partition originale, inventive à souhait fait appel à tous les styles pour animer ou soutenir l’action. Le jazz, la ballade, le rock et la pop, mais aussi des traits ravéliens, sont unifiés, avec une bande son (les oiseaux, le géant). L’invention n’est pas moindre que chez Bernstein (Sondheim écrivit les textes des songs de West Side Story). La direction de Samuel Sené, efficace, toujours attentive à chacun et aux intentions des auteurs, excelle à créer ces atmosphères changeantes, en ciselant les détails, en valorisant les contrechants, en animant les éléments rythmiques. Même si certaines mélodies s’inscrivent dans la mémoire à la faveur de leur retour, on ne compte pas vraiment de standard.

Tous les chanteurs sont comédiens et danseurs, rompus aux exigences du genre. Aucun rôle dominant, la distribution permettant à chacun-e de participer aux dialogues comme au chant. Le genre l’impose, toutes les voix sont amplifiées. Derrière cette manipulation, aisément compréhensible, on en identifie certaines d’une rare qualité. Aucune faiblesse dans la distribution, tout est toujours juste, caractérisé à souhait. L’esprit de troupe, au meilleur sens, la complicité, sont manifestes. Unique changement par rapport à Massy, Mr Baker, est ici Jérôme Pardon. Voix saine et jeu convaincant, il nous réserve de fort beaux moments d’émotion, au second acte particulièrement. Le couple qu’il forme avec Jasmine Roy (Mrs Baker) est une absolue réussite. On se souvient de son chant et de son jeu dans Les parapluies de Cherbourg (Douceur et amertume). Les facettes inattendues qu’on lui découvre au fil de la narration sont autant d’occasions de déployer ses talents. Cendrillon, Dalia Constantin, parle la langue des oiseaux dont elle fera ses alliés pour vaincre le géant tyrannique. Sa fraîcheur d’émission s’accorde parfaitement au rôle. Un petit Chaperon rouge, qui n’a pas froid aux yeux, est chanté par Charlotte Ruby, également Raiponce (fille de la sorcière). Celle-ci (Meryl Streep dans le film produit par les studios de Disney) est chantée et jouée avec verve, truculence et sensibilité par Alyssa Landry. Son air « The last midnight, the last wish » est chargé d’émotion, comme le tendre chant dédié à sa fille recluse. Sinan Bertrand est aussi séduisant en Loup qu’en Prince de Cendrillon. Avec son frère, Prince de Raiponce, ils forment un duo extraordinaire (« Agony »). Jack, Grégory Garell, et Blanche-lait, sa vache que tous convoitent, ne sont pas moins attachants.

Tout concourt à la réussite d’un spectacle abouti, à l’humour déjanté, captivant, impertinent et profond, intelligent, sous son apparente légèreté. Le public est enthousiaste et applaudit chaleureusement cet hymne à la vie et à l’amour.

 

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