L'heure exquise

Jodie Devos, Yu Shao à l'heure du déjeuner - Paris (Favart)

Par Christophe Rizoud | ven 23 Juin 2017 | Imprimer

Il n'y a pas plus d'heures pour les braves que pour la musique. Cette dernière, au déjeuner, vient rompre un train-train que l’on a coutume de résumer en trois mots : métro, boulot, dodo. Le Foyer de la Salle Favart, récemment rénovée, se prête idéalement à une pause musicale en milieu de journée entre deux rendez-vous professionnels. Là, Albert Maignan et Henri Gerveix ont déposé sur des murs ceints d'or, de marbre et de médaillons, des fresques inspirées par l’histoire de la maison, où Henri III côtoie Zampa et Jeannette des Noces de Victor Massé.

Sous leurs regards indifférents, à l'heure où dans ce quartier d'affaires zonzonnent les sandwicheries, Jodie Devos et Yu Shao ont choisi d’interpréter quelques pages du répertoire français. Tous deux sont membres de la jeune Troupe Favart – cette compagnie de chanteurs qui a pour mission d’incarner « l'identité joyeuse, impertinente, iconoclaste » de l’institution ragaillardie par une nouvelle direction et plusieurs mois de travaux. Leur complicité est aussi vocale qu’amicale. Leur jeunesse rime avec promesse tant leur chemin semble déjà tracé pour serpenter vers les sommets.

Elle, soprano légère sans que paradoxalement sa voix n’ait rien de léger, a déjà occupé le haut de l'affiche, cette saison par exemple dans Orphée aux enfers à Liège et Lakmé à Tours. De la fille du brahmane, elle fait de nouveau tinter les clochettes avec le piano attentif de Martin Surot pour unique soutien. La ligne n'en paraît pas affectée. La musicalité est exemplaire. Seul le suraigu prend en défaut la précision et la diction peut sembler parfois incertaine. Le reste est enchantement. Il émane de son chant comme de sa personne, un charme mutin, un pétillement qui devrait faire merveille dans Susanna des Noces de Figaro, à Liège encore, en 2018. Le timbre possède un fruit vif dépourvu d’acidité, myrtille plus que framboise, qui trouve son plein emploi dans « Ah ! douce enfant ! », l’air de la fée, tour à tour tendre et brillant, extrait de Cendrillon de Massenet.

Lui a pour l’instant fait moins de bruit. Originaire de Chine, il a posé ses valises en France à la fin des années 2000. Avec entre autres Leontina Vaduva et José van Dam pour professeurs, il a remporté le quatrième prix du Concours Reine Elisabeth et le troisième prix du Concours de Toulouse en 2014. Membre de l’Académie de l’Opéra national de Paris, il a pu interpréter les rôles de Pylade dans Iphigénie en Tauride à Saint-Quentin-en-Yvelines et Ferrando dans Così fan tutte. En Pilote dans Der fliegende Holländer à Lille il y a quelques semaines, il imposait déjà une voix de velours, régie par la lumière et l’égalité, deux qualités essentielles pour Roméo, Gérald et Mylio. Une fois l’intonation et la prononciation de certains mots parfaitement maîtrisées – l’amour ou la mort ? – ces héros juvéniles seront siens, casqués d’une quinte aigüe imparable qu’adoucissent des sons habilement mixés. L’opérette – ici Antonin dans Ciboulette et, en bis, Molyneux, dans Monsieur Beaucaire – correspond moins à son tempérament. Question de culture ? Peut-être. Pour l’instant, le ténor continue de fourbir ses armes : Prêtre dans Die Zauberflöte à Sanxay cet été, Chef des marins dans Marouf à Bordeaux et Ruiz dans Le Trouvère à la Bastille en 2018.  Patience, son heure est encore du déjeuner mais elle ne saurait tarder.

 

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