Rien que pour vos yeux, ou presque

La Flûte enchantée - Paris (Favart)

Par Laurent Bury | lun 06 Novembre 2017 | Imprimer

Une deuxième Flûte à Paris, à peine plus de neuf mois après la dernière reprise à Bastille, en attendant celle que le Béjart Ballet Lausanne présentera en février prochain ? Olivier Mantei s’en est expliqué, notamment en interview : il voulait au départ confier une nouvelle production au Collectif 1927, compagnie théâtrale fondée en 2005. Hélas, ledit Collectif, déjà trop occupé, proposa de reprendre ce qui est à ce jour son unique incursion dans le monde lyrique. Par chance, il s’agissait d’une Flûte enchantée créée en à Berlin en 2014 (et vue à Düsseldorf par Christophe Rizoud). Puisque la Salle Favart se découvrait vocation à tisser des liens avec les genres frères et les institutions sœurs, il devenait logique d’inviter un singspiel (juste après le « thinkspiel » Kein Licht) venu du Komische Oper. Et voilà pourquoi votre fille est muette.

Enfin, si cette Flûte inclut une référence au cinéma muet, elle chante autant qu’elle le doit, et ne se tait que durant les habituels dialogues parlés, ici condensés et transformés en intertitres de film d’avant l’avènement du parlant (qui date de 1927, ceci expliquant cela). Mais plus qu’à un long métrage signé Méliès ou Cecil B. De Mille, le spectacle se réfère à l’univers des dessins animés, des pionniers du genre jusqu’aux Monty Python, et l’on peut même songer à certains effets dignes de Jean-Christophe Averty. C’est une façon de replacer Die Zauberflöte dans le contexte d’un art « populaire », avec allusions à quelques stars du muet, puisque les personnages de Schikaneder évoluent à l’intérieur d’un monde dessiné et animé, entièrement projeté sur un fond blanc. Hélas, c’est aussi une façon de déshumaniser des figures déjà bien proches de l’archétype, le livret ne péchant peut-être pas par excès de subtilité psychologique. La Reine de la nuit, devenue une gigantesque araignée, est seulement monstrueuse. Sarastro, sorte d’Abraham Lincoln à haut-de-forme, n’est que pontifiant. Papageno perd pratiquement toute gaieté, sauf lorsqu’il boit et voit des éléphant-e-s roses. La production élaborée par Barrie Kosky et le tandem de 1927, Suzanne Andrade et Paul Barritt est un kaléidoscope d’images souvent amusantes ou ingénieuses, mais on pourra la trouver un peu réductrice, après tant de prolongements offerts par les mises en scène des cinquante dernières années.


© Driko Freese

Elle a aussi le défaut de brider les interprètes. Les impressions qu’on va lire ne portent que sur la première des deux distributions proposées, un double casting ayant été rendu nécessaire par le rythme très dense de ces huit représentations proposées en à peine plus d’une semaine. Tout commence plutôt mal avec le Tamino de Tansel Akzeybek. Vu cet été à Bayreuth dans de petits rôles, le ténor allemand d’origine turque possède hélas un timbre très nasal qui le disqualifie pour le prince et qui compromet irrémédiablement son air du portrait. Sa Pamina, Vera-Lotte Böcker, a davantage d’atouts à mettre en avant, et parvient même à animer son personnage à la Louise Brooks, bien que contrainte comme tous les autres à des déplacements strictement définis par les projections. Si la voix offre un beau médium, les aigus sont souvent difficiles, malheureusement, ce qui gâte son « der liebe Glück » dans « Ach, ich fühl’s ». Christina Poulitsi, déjà Reine de la nuit à Sanxay en août, est encore plus paralysée que les autres protagonistes, puisque seule sa tête est visible : dans ces conditions, rien d’étonnant si ses airs se bornent à de purs exercices de virtuosité, sans véritable possibilité de les rendre plus expressifs. Sans que sa prestation soit inoubliable, Dominik Köninger tire parti du rôle en or de Papageno. Superbe en Orateur, Wenwei Zhang manque de puissance dans l’extrême grave de sa tessiture pour être un Sarastro aussi impressionnant qu’on le voudrait. C’est un manque de projection qu’on reprochera au Monostatos-Nosferatu de Johannes Dunz, dont les imprécations restent coincées dans les dents de vampire. Les trois Garçons semblent plus sérieux, plus mûrs qu’à l’ordinaire, même vocalement, mais ce n’est pas un reproche, et les trois Dames sont peut-être plus soucieuses de leurs effets comiques que de beauté du chant.

Dans la fosse, Kevin John Edusei prend l’ouverture à fond de train, ce qui n’est pas forcément un cadeau pour l’orchestre du Komische Oper, dont la palette de nuances, dans cette page, va du mezzo-forte au forte. Espérons que cette première représentation aura permis aux instrumentistes et au chef de mieux prendre la mesure de la salle Favart, d’ores-et-déjà quasi remplie jusqu’au 14 novembre.

 

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