De quoi se mettre sous la dent

La Princesse de Trébizonde - Baden-Baden

Par Catherine Jordy | sam 28 Mars 2015 | Imprimer

Dans le cadre du festival de Pâques, initié la veille avec un très attendu Rosenkavalier à la distribution prestigieuse donné dans l’immense Festspielhaus de Baden-Baden, la programmation se diversifie pour le moins, dès le lendemain, avec une œuvre passablement rare d’Offenbach. L’œuvre est présentée cette fois dans le ravissant petit théâtre à l’italienne de la ville, celui-là même où Hector Berlioz créa Béatrice et Bénédict en 1862. On sait beaucoup moins que Jacques Offenbach y créa, sept ans plus tard, la Princesse de Trébizonde, pendant l’été 1869, avant de reprendre l’œuvre en y ajoutant un acte aux Bouffes-Parisiens quelques mois plus tard.

C’est donc avec beaucoup d’intérêt et une pointe de nostalgie qu’on s’installe dans la salle bleu et or, sorte de mini Fenice, pour découvrir un opéra-bouffe qui commence assez mal. La distribution, juvénile, frise l’amateurisme, c’est ce qui frappe dans les premiers instants, où le jeu des chanteurs comédiens est pour le moins maladroit et forcé. Les dialogues sont en allemand (assez drôles, il faut le dire), surtitrés en français mais résumés, quand les airs sont chantés en français (surtitrés en allemand). Rien de bien gênant a priori, mais toute la mise en scène d’Anna Drescher semble avoir ainsi l’arrière-train entre deux chaises. Certaines trouvailles sont très drôles, comme par exemple l’apparition d’hommes en collants à deux bandes rayées noires et roses façon Irma Vep affublée de larges oreilles ourlées de fourrure rose, entre lapins Playboy et souris ou plutôt rats dont la queue est remplacée par un sparadrap. Leur arrivée suscite un fou-rire mais on ne trouve rien de mieux à faire que de les laisser retraverser la scène dans l’autre sens. Il s’agit là de comique à répétition, la cause est entendue, mais il aurait été souhaitable d’introduire quelques variations. Le tout manque de rythme, ce qui est vraiment dommage, car il aurait suffi d’un tout petit rien pour que le spectacle soit totalement réussi. Certains gags, plutôt que d’approcher le grotesque et friser la vulgarité, auraient pu être franchement drôles. Les costumes de Hudda Chukri sont à l’avenant et le personnage de Regina évoque une Wonder Woman croisée avec Spiderwoman, celui de Sparadrap ressemble à un Leningrad Cowboy qui se prendrait pour Frankenstein alors que Tremolini rappelle un Homme qui rit hybride de Rigoletto. Avec Paola, l’esthétique Disney oscille entre les reines maléfiques et les hippopotames en tutu de Fantasia. Quant aux décors, ils sont minimalistes, largement inspirés par Matisse mâtiné d’art cinétique à l’arrêt. Tout cela fourmille d’idées et encore une fois, la frustration est d’autant plus grande de ne pas avoir eu droit à une unité d’ensemble.

Le problème principal est celui de la prononciation. Certains chanteurs sont quasiment incompréhensibles, un comble et surtout une grande frustration. Dans cette histoire où la Princesse de Trébizonde est une figure de cire dont Zanetta, la fille du directeur de la troupe de forains, casse accidentellement le nez. La jeune fille colle son visage à la place de la béance et Raphaël, un prince qui passait par là, tombe amoureux de la poupée de cire (et de sons). Quelques quiproquos plus tard, et ce sont trois couples qui se forment. L’histoire est divertissante et certains airs ne manquent pas de mordant, comme cette « migraine » de Raphaël qui refuse d’accompagner son père en prétextant un : « Ah ! J’ai mal aux dents ! C’est une molaire, hélas, quels tourments [...] Holà ! ça me lance ». Hélas, en effet, il a fallu s’appuyer sur le livret pour restituer ce dialogue croustillant, car la mezzo sud-coréenne Hongmee Youn, dotée par ailleurs d’un joli brin de voix, prononce atrocement mal le français et à peine mieux l’allemand. Pourtant, la jeune chanteuse capte l’attention avec des aigus très agiles et on est curieux de la voir évoluer. Les autres voix sont également intéressantes, où chacun possède les moyens de rôles qu’on ne saurait qualifier de périlleux. Une petite réserve cependant pour le prince Casimir interprété par Oliver Jacobs, habitué des comédies musicales, dont la Cage aux folles, mais qui affiche ici une voix nasillarde dont on ne sait pas trop si elle est forcée ou non.

Dans la fosse, Stanley Dodds dirige avec enthousiasme la jeune formation de l’Orchester-Akademie du Berliner Philharmoniker. Au final, l’abattage, la fantaisie, les trouvailles et les efforts déployés par les uns et les autres emportent l’adhésion. On sort passablement content de cette expérience qui permet tout de même d’entendre, qui plus est dans le lieu de sa création, une œuvre qu’on aurait simplement souhaitée correctement prononcée, sans s’y casser les dents. Mais on aura compris qu’on rechigne à avoir la dent dure avec un tel spectacle dans lequel on est bien content de pouvoir mordre à belles dents…

 

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