Le temps que la cire prenne

La Princesse de Trébizonde - Limoges

Par Laurent Bury | dim 03 Janvier 2016 | Imprimer

Faut-il aller voir La Princesse de Trébizonde ? Oui, bien sûr. Mais on est d’abord dubitatif, il faut l’avouer. Encore un Offenbach méconnu ? Un chef-d’œuvre caché ? L’idée laisse un peu sceptique, même si le tri sélectif opéré par le temps s’avère souvent bien partial. Après avoir été remontée par des troupes amateurs, l’œuvre semble reprendre le chemin des scènes, avec le spectacle donné début 2015 à Baden-Baden, ou la production stéphanoise de 2013 que reprend cette année l’opéra de Limoges. Pourtant, au cours du premier acte, on guette en vain les pépites espérées, malgré au moins deux airs  saillants : celui dans lequel l’héroïne explique avoir cassé le nez de la statue de cire qui donne son nom à cet opéra-bouffe, et « l’air des tourterelles » qu’interprète le prince Raphaël. Pourtant, l’air du nez cassé ne produit pas tout l’effet attendu, et c’est peut-être à cause de son interprète. Malgré la sympathie et l’admiration qu’inspire une artiste aussi sincère qu’Amel Brahim-Djelloul, ce n’est pas la première fois que sa voix se révèle lente à se chauffer : de ce premier air surnagent quelques aigus, tout le reste étant à peu près inaudible. Heureusement, le problème ne durera pas, et les deux actes suivants rendront à la soprano tout le brillant dont elle est capable.

Ce premier acte dévoile aussi les options de Waut Koeken, qui n’en est plus à son premier spectacle offenbachien. Les dialogues ont été largement réécrits, mais de façon plus délicate que pour Barbe-Bleue (et certains traits d’esprit qu’on croirait ajoutés datent en fait du livret original, comme ce numéro d’acrobatie « qu’en raison de ses difficultés nous avons surnommé l’équilibre européen »). Le décor de cirque tournant sur lui-même, bien qu’extrêmement bruyant (mais ses grincements se font surtout entendre pendant les dialogues), permet de jolis effets, comme cette scène « ralentie » où l’on voit le public applaudir la statue. Le chœur uniformément coiffé de chapeaux melons semble renvoyer à l’esthétique du cinéma muet, et des acrobates arpentent la scène. La frénésie prévisible du final (« Tout va changer, quel délire ! On va manger, boire et rire ») est interrompue par l’adieu à la « baraque héréditaire », mais au terme de ce premier acte, la partie n’est pas encore gagnée. On parle beaucoup dans La Princesse de Trébizonde, et l’on s’étonne d’ailleurs qu’un des rôles qui parlent plus qu’ils ne chantent ait précisément été confié à un non-francophone, Aaron Ferguson, malgré sa verve scénique, constatée la saison dernière dans L’Affaire Tailleferre.

Au deuxième acte, le cirque est devenu une vaste cage aux fauves, tout comme le château gagné à la loterie n’est qu’une cage dorée pour les saltimbanques. Vient enfin le magnifique duo Zanetta-Raphaël, une de ces pages pour deux voix de femmes comme Offenbach savait admirablement en écrire (on pense à Fantasio et à bien d’autres œuvres où le jeune premier a la voix d’une mezzo). Très vite, la mayonnaise – la cire ? – prend enfin, la représentation trouve un rythme, et le pari est gagné. Dans le rôle de Raphaël triomphe la mezzo Julie Robard-Gendre, dont le timbre chaud et la belle diction font merveille dans ce rôle travesti. Et quand on la voit interpréter l’air du mal de dents, on ne comprend vraiment pas pourquoi ce morceau n’a pas trouvé sa place au panthéon des grands « tubes » offenbachiens au même titre que la griserie de La Périchole.

Le troisième acte, lui, passe comme une lettre à la poste. On est ravi par l’élégance de danseuse et d’acrobate de Romie Esteves, très voix de mezzo et actrice à qui le metteur en scène semble pouvoir tout demander. Le ténor Martial Defontaine, d’abord peu assuré, s’affirme peu à peu. Les autres rôles ont moins à chanter, du moins hors des ensembles, mais s’imposent par leur désopilante composition comique : le couple improbable formé par Marie-Thérèse Keller et Olivier Hernandez, ou le Cabriolo de Michel Vaissière, particulièrement irrésistible dans ce dernier acte. On salue aussi les six pages, issus des pupitres de sopranos et d’altos du Chœur de l’Opéra de Limoges. Succédant à Laurent Campellone qui dirigeait le spectacle à Saint-Etienne, Nicolas Krüger reprend dignement le flambeau à la tête de l’Orchestre de Limoges et du Limousin, pour un spectacle auquel on adhère finalement sans réserve et dont on espère qu’il connaîtra encore bien des reprises.

 

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