Divine Sabine

Lakmé - Avignon

Par Fabrice Malkani | dim 20 Mars 2016 | Imprimer

Dans une mise en espace relativement dépouillée, qui a fait ses preuves même si elle n’a pas toujours recueilli tous les suffrages, le spectacle de cette Lakmé, déjà donné à Lausanne, Saint-Étienne, Paris et Toulon, emporte sans réserve l’adhésion du public de l’Opéra Grand Avignon, sensible à la représentation d’une Inde mêlant l’imaginaire aux clichés, « terre de contrastes », comme on dit dans les brochures des agences de voyage, et surtout objet de fantasmes. Avec son simple tumulus sur lequel se répand bientôt une vasque de poudre couleur safran, avec son petit marché exotique, avec l’arbre noueux et solitaire qui descend des cintres (décors de Caroline Ginet), Lilo Baur a voulu rendre visibles la fascination et l’appréhension, la violence et la douceur, les malentendus culturels, les décalages temporels. Ces décors-symboles sont les fragments d’une imagerie coloniale de l’Inde, dont l’insaisissable diversité est traduite ici par des éléments de bric et de broc, tandis que les lumières de Gilles Gentner modifient sans cesse l’arrière-plan, le rendant mobile et mouvant.

Aux couleurs chatoyantes répond dès le Prélude un orchestre majestueux, délivrant des sons capiteux, magnifié par la direction de Laurent Campellone qui déploie ensuite un luxe de nuances mettant en valeur toute la virtuosité et tout le lyrisme de la partition de Léo Delibes. Disons ici le plaisir que l’on éprouve à retrouver ce chef talentueux entendu naguère à maintes reprises à l’Opéra de Saint-Étienne. Dans cet écrin somptueux, Lakmé est divine, non pas seulement parce que son père et la tradition religieuse l’ont voulu ainsi dans le livret, mais parce que Sabine Devieilhe l’interprète avec une sensibilité, une maîtrise, une projection et un souffle confondants. La précision et la clarté de l’émission, qui donnent l’illusion de la facilité, s’allient à l’expressivité vocale et scénique. Florian Laconi en Gerald lui donne la réplique avec un engagement complet et des aigus radieux, au point que la passion qui anime son personnage le fait insensiblement passer du chant intimiste à l’expression la plus sonore de son amour. Le contraste est vif avec la douceur des déclarations de Lakmé. Voilà qui peut surprendre, mais qui peut aussi être interprété comme un signe de dissemblance et donc comme l’un des ressorts du drame (voir l’interview qu’il nous avait accordée).

Nicolas Cavallier est un impressionnant Nilakantha, marquant le spectacle par sa forte présence et la solidité de ses graves. Inquiétant un peu au début par un vibrato envahissant, il est magistral ensuite, notamment dans les stances de l’acte II, qu’il rend à la fois implacables et émouvantes. Le personnage de Mallika bénéficie de l’interprétation nuancée de Julie Boulianne, remarquable en particulier dans le duetto du premier acte. Loïc Félix, voix souple et timbre clair, convainc parfaitement en Hadji loyal et empressé, peut-être secrètement amoureux de Lakmé.

Du côté des Anglais, Mrs Benson est caricaturée comme il se doit de manière plaisante par Julie Pastouraud, Ludivine Gombert compose une touchante et rafraîchissante Miss Ellen, bien chantante autant que Chloé Briot en Miss Rose. Frédéric alerte et jovial, Christophe Gay fait entendre sa parfaite diction de la langue française autant que le naturel de son émission. Il réussit à donner de la prestance à son personnage en dépit de l’incongruité de l’uniforme qu’il arbore (largement commenté dans les précédents comptes rendus de cette même mise en scène, mais qui finalement renforce la volonté de démonstration du choc des cultures).

Olia Lydaki a imaginé pour les trois danseuses du Ballet de l’Opéra Grand Avignon une belle chorégraphie qui mêle dans les évolutions des bayadères la sensualité prêtée à l’Orient par la vision occidentale à la représentation de la déesse Dourga. Tant les rôles secondaires que les chœurs contribuent à la qualité de cette représentation qui rend justice à un livret oscillant sans cesse entre la poésie et la caricature, entre le tragique et le grotesque, et à une musique et un chant d’une inspiration plus subtile, que l’on souhaiterait entendre plus souvent encore.

 

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