Super-héros du bel canto

Lawrence Brownlee / Michael Spyres - Paris (TCE)

Par Christophe Rizoud | lun 23 Janvier 2023 | Imprimer

Les ténors doivent-ils être forcément au nombre de trois pour soulever les foules ? Deux peuvent faire aussi l’affaire, à condition de ne pas trop s’éloigner de leur répertoire d’élection. Amis plus que rivaux, Michael Spyres et Lawrence Brownlee scellent sur la scène du théâtre des Champs-Élysées une complicité nouée autour de Rossini à Amsterdam en 2018 puis gravée sur polycarbonate un an plus tard, avant que la crise covidaire ne bouleverse l’agenda des concerts. Voici donc reporté en 2023 un récital parisien qui aurait dû avoir lieu deux années auparavant. Entretemps, l’eau a coulé sous les ponts. Inévitablement. Lawrence Brownlee a ajouté Platée et Otello – de Rossini – à son palmarès. Michael Spyres a chanté Tristan, s’est aventuré dans la tessiture de baryton, vient d’enregistrer un florilège d’airs d’opéras baroques – sortie annoncée en avril prochain– comme s’il voulait repousser les limites de l’impossible, démontrer qu’aucun rôle n’est hors de sa portée, donner libre cours à sa fantaisie en éprouvant une technique hors du commun. Est-ce à dire que la page Rossini est tournée ? Heureusement non, car le meilleur de la soirée réside dans ce bel canto spectaculaire sur lequel les deux ténors ont bâti leur réputation.

Mozart pour l’un, Latilla pour l’autre ouvrent le ban – ce dernier, compositeur de l’école napolitaine (1711-1788), oncle de Piccinni. Rossini peut être considéré comme leur héritier. Le choix est judicieux. Déjà, la barre est placée haut tant les deux airs présentent de difficultés ; déjà chacun marque son territoire. Dans « Se di lauri, il crine adorno », Brownlee fait valoir l’assurance d’un chant que rien ne semble capable d’ébranler, une tenue de ligne infaillible, un souffle inépuisable, des aigus d’une précision sidérante, une évidence, dût cette souveraineté s’exercer au détriment de la couleur et de l’imagination. Moins connu, « Se il mio paterno amore », extrait de Siroedramma per musica créé à Rome en 1740 – offre à Spyres l’occasion d’un de ces numéros casse-cou qu’il affectionne. Outre le goût du risque, s’imposent alors une vertigineuse agilité, la longueur d’une voix qui n’aime rien tant que défier les registres, des abîmes aux sommets de la portée, la liberté, dût cette audace compromettre la suite des festivités. Enchaîné sans transition, le duo de Ricciardo e Zoraide se ressent des montagnes russes précédemment dévalées. Face à un Brownlee impérieux, Spyres chancelle mais ne se rend pas. Elisabetta, Regina d’Inghilterra et Otello renouent avec ces joutes épiques où les deux partenaires ferraillent à égalité, chacun avec leurs armes, en un assaut de virtuosité qui laisse ébahi, et heureux. Tout juste peut-on regretter que la démonstration s’exerce au détriment de l’intention. La fureur antagoniste d’Otello et de Rodrigo mise à part, il est difficile de comprendre les raisons d’un tel déferlement de contre-ut et de roulades.

Entracte, nécessaire pour que le public reprennent ses esprits et les chanteurs des forces.

Bien qu’également périlleuse, la deuxième partie ne suscite pas le même intérêt. Le programme se disperse dans des répertoires disparates où poignent les quelques faiblesses déjà notées. Chez Brownlee, Arnold (GuillaumeTell) accuse le défaut d’éclat et d’expression. Chez Spyres, Manrico (Il trovatore) rappelle que le chant verdien exige un métal d’un autre bronze et une vigueur d’une autre ampleur, même si le témoignage de la filiation belcantiste reste bienvenu. Le duo des Pêcheurs de perles relève de l’anecdote, aucun des deux chanteurs n’évoluant ici dans son élément naturel. Les mélodies napolitaines s’apparentent davantage à des bis avant la lettre qu’à de véritables pages de concert. Les détracteurs de l’opéra, qui estiment que le genre se rattache parfois aux jeux du cirque,  trouveront là des arguments en leur faveur.

En rappel, « La donna e mobile » et « Ah mes amis, quel jour de fête ! », transmutés en duo, privilégient encore l’exploit. « A toi ou à moi ? », interroge Spyres d’un doigt malicieux tandis que David Stern à la tête d’un Opera Fuoco aux pupitres disjoints continue d’arbitrer l’échange sans lésiner sur les décibels. Dans un numéro jovial parfaitement réglé, les deux ténors affectent la surprise, se renvoient la balle et se passent les notes comme des joueurs de rugby un ballon jusqu’à ce que la reprise du duo d’Otello mette la salle KO. Là, Spyres et Brownlee, affranchis de toute contrainte, osent des variations de plus en plus débridées, des aigus de plus en plus hauts, de plus en plus tendus en une surenchère délirante de prouesses que l’on croirait sorties de nos rêves les plus fous.  

Gratuit ? Surjoué ? Peut-être mais tellement jouissif que le public salue debout les deux super-héros du bel canto.

 

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