Le jeu du cochon (à deux têtes)

Le Baron tzigane - Genève

Par Laurent Bury | ven 15 Décembre 2017 | Imprimer

Malgré diverses tentatives récentes pour redonner vie à Une nuit à Venise, difficile de nier que l’œuvre scénique de Johann Strauss fils ne s’est guère imposée au-delà de La Chauve-souris. Pour être un titre encore connu, Le Baron tzigane n’en est pas moins devenu une vraie rareté, dont on se réjouit que Genève ait eu le courage de le mettre à l’affiche, fêtes de fin d’année aidant. Encore fallait-il se donner les moyens de ranimer un livret doublement daté, d’une part parce qu’il est inscrit dans un contexte historique (le début du XVIIIe siècle), avec allusions à divers événements historiques, et d’autre part à cause de ficelles mélodramatiques un peu épaisses (un trésor caché dans un château, une tzigane qui se révèle en réalité être une princesse ravie à ses parents). Autre difficulté, l’ancrage dudit livret dans la réalité géopolitique de la double monarchie austro-hongroise. Autant de données qui lestent lourdement une opérette dont la musique est pourtant riche en mélodies connues, en superbes ensembles ou en allusions à la musique hongroise, dont la fameuse « marche » reprise par Berlioz dans La Damnation de Faust.

Christian Räth a fait le choix de balayer d’un revers de la main tout ce contexte, électrochoc finalement salutaire, qui a le mérite de clarifier les enjeux de l’action  et de rendre plus acceptables certains éléments comme l’éloge du militarisme. Reste l’opposition entre deux camps, celui des éleveurs de cochon et celui des tziganes, transposée vers la deuxième moitié du XXe siècle, et dans le cadre d’un jeu de plateau, mi-jeu de l’oie, mi-monopoly. C’est la version française qui a été retenue, choix logique pour ce type de spectacle de fin d’année, mais avec des dialogues parlés revus et corrigés par Agathe Mélinand, complice habituelle de Laurent Pelly. L’imaginaire du cochon a particulièrement inspiré les décors et costumes inventifs de Leslie Travers : une famille d’humains-cochons visite le plateau à chaque début d’acte, le clan Zsupán arrive muni de statues de cochon, et la découverte du trésor est symbolisée par l’apparition d’un couple de danseurs vêtus d’or et de billets, et surtout à têtes de cochon… L’intrigue, gentiment absurde, se déroule dès lors dans un univers de fantaisie, où les tziganes devenus bikers ou punks et le personnel d’une porcherie industrielle sont réunis par l’urgence patriotisme d’une guerre contre… l’Espagne.


 © GTG Carole Parodi

Evidemment, un autre élément décisif devait être le choix des artistes chargés de porter des personnages assez dénués d’épaisseur et réduits à quelques affects simples. L’opérette n’est guère vaillante dans le monde francophone, et il est devenu difficile de distribuer ces rôles, car il faut trouver des artistes autant comédiens que chanteurs, et capables de faire comprendre leur texte. Pari en partie tenu seulement. Même une fois chauffée – le premier air de la partition, « Longtemps j’ai parcouru le monde », le cueille à froid –, la voix de Jean-Pierre Furlan – l’un des « Trois ténors français » du concert donné quelques jours auparavant à Massy – reste assez peu séduisante, la diction manque de clarté et l’acteur est malhabile. Dans le rôle de Zsupán l’éleveur de porcs, Christophoros Stamboglis déploie un bel abattage, mais cet artiste dont nous avions apprécié la prestation dans La Reine de Chypre n’est hélas que l’ombre de lui-même : souffrant, il n’aura d’ailleurs pu assurer que la première représentation.

Malgré son nom, aux origines franco-belges, Eleonore Marguerre est une soprano allemande, et si son français chanté est tout à fait correct, le parlé est marqué par un accent assez net ; l’artiste déploie néanmoins de nombreux atouts, tant théâtraux que vocaux. Sa rivale Arsena trouve en Melody Louledjian une interprète assez idéale, tant par la qualité de sa diction que par la beauté de son timbre, seuls les aigus piqués étant parfois moins assurés, mais l’on se souviendra longtemps du numéro stupéfiant que devient, avec la complicité de la mise en scène, son air du troisième acte « On ne connaît, étant fillette ». Jeannette Fischer est comme toujours prête à tout, mais il semble que le rôle de mezzo de Mirabella, surtout son air du premier acte, soit néanmoins un peu trop grave pour elle. Aucun problème de ce genre pour Marie-Ange Todororovitch, très à l’aise dans la tessiture de Czipra.

En fosse, Stefan Blunier dirige la partition de Strauss avec verve et distinction, sans hélas pouvoir toujours éviter quelques décalages entre l’Orchestre de la Suisse romande et le plateau.

 

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