Le Kremlin s'amuse

Le Coq d'or - Düsseldorf

Par Laurent Bury | ven 15 Avril 2016 | Imprimer

Comme vient de le confirmer l’annonce d’un Sadko à Gand en 2017, Rimski-Korsakov est en train de faire une percée majeure en Occident, dont Düsseldorf a donné le coup d’envoi avec l’une des nouvelles productions du Coq d’or que l’on pourra voir dans les mois prochains. Pour être sûr de ne pas se tromper, le Deutsche Oper am Rhein est allé chercher le fondateur du désormais célèbre théâtre Helikon de Moscou, Dmitri Bertman en personne. Après avoir utilement secoué la routine qui régnait encore sur la scène lyrique russe dans les années 1990, les spectacles de Bertman présentés en Europe rejoignent ceux des metteurs en scène occidentaux, et il n’est pas impossible que ses options dans Le Coq d’or convergent avec celles que prendra bientôt Laurent Pelly pour Bruxelles et Madrid. Du reste, le propos satirique de Rimski-Korsakov, qui lui valut d’avoir maille à partir avec la censure sous Nicolas II, autorise la transposition : dès que l’on renonce au cadre féerique, il est aisé de reconnaître n’importe quel dirigeant en la personne de Dodon, ce tsar fainéant qui rêve de dormir et s’adonne à la luxure. Bertman respecte cependant la composante russe : tout commence dans un sauna, où Dodon batifole avec ses ministres plutôt que ses « fils » au sens propre. On voit ensuite le tsar dans son bureau, où il est harcelé par une série de téléphones de toutes les époques, de Graham Bell au sans-fil. Le champ de bataille où il doit aller défendre son royaume est en fait un cabaret parisien où la reine de Chemakha est danseuse. Au dernier acte, tandis que les babouchkas accueillent les privilégiés qui reviennent d’Occident chargés de victuailles et de produits de marque introuvables en URSS, Dodon est finalement lapidé par la foule. Heureusement, la magie reste présente avec le personnage de l’Astrologue, qui s’apparente ici à un Chinois d’opérette. Belle idée, enfin, que cette scène finale où le peuple brandit des cages vides après la disparition du coq d’or (les photos de la générale laissent deviner qu’il devait initialement s’agir d’un gallinacé en chair et en os, ce qui rendait plus vraisemblable que la nourrice Amelfa le dévore rôti au début du troisième acte), et où le monarque tant regretté dès lors qu’on le croit mort réapparaît in extremis : il y aura toujours un tsar au Kremlin, au grand dam des personnages de music-hall que sont l’astrologue, le coq et la reine.


© Hans Jörg Michel

A la tête du Düsseldorfer Symphoniker, le chef Axel Kober fait chatoyer l’orchestration de Rimski-Korsakov, qui mêle l’inspiration orientaliste de Schéhérazade pour la reine de Chemakha et la veine « historique » pour les scènes de bataille. Le chœur du Deutsche Oper am Rhein assure bien son rôle vocalement et scéniquement, le travail théâtral de Dmitri Bertman permettant de caractériser les silhouettes au lieu de faire des choristes une masse anonyme.

Malgré un petit accroc sur un de ses aigus, Cornel Frey a bien cette voix haut perchée qu’appelle l’Astrologue, que Rimski a voulu proche de la haute-contre à la française pour mieux souligner combien le personnage appartient à un autre monde. Son coq trouve en Eva Bodorová une très séduisante interprète, dont le puissant ramage se rapport à l’éblouissant plumage. Antonina Vesenina est l’une des deux sopranos coloratures embauchées pour la reine de Chemakha : la virtuosité de l’hymne au soleil ne lui pose aucun problème, mais le suraigu n’est pas exempt de dureté ; pour incarner une danseuse de music-hall qui se double d’une maîtresse SM, l’interprète paraît un peu moins déchaînée que sa compatriote Anna Grechishkina, dont les photos ornent le programme de salle.

Face à ce trio, les simples mortels sont aussi ridicules qu’on peut le désirer. Renée Morloc est impayable en secrétaire sensuelle et carnassière, avec tous les graves qu’exige le rôle d’Amelfa. Matteo particulièrement pleurnichard dans Arabella, Corby Welch est un Gvidon pleutre à souhait, face à l’Afron plus combattif de Roman Hoza. La basse Sami Luttinen compose une belle figure de ganache soviétique, bien différenciée vocalement du Dodon de Boris Statsenko. Dmitri Bertman explique dans le programme qu’un baryton lui paraît préférable pour le tsar : comment ne pas lui donner raison lorsqu’on entend un chanteur-acteur aussi exceptionnel ? A une expressivité digne des plus grands comédiens du cinéma muet, Boris Statsenko unit une voix puissante et souple, ce qui fait de lui un interprète de tout premier plan que l’on aimerait entendre dans les rôles verdiens qu’il a également à son répertoire. Espérons que les autres théâtres où doit se poser prochainement le coq d’or auront la main aussi heureuse.

 

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