Le Figaro de Pérez lave plus blanc !

Le Nozze di Figaro - Clermont-Ferrand

Par Roland Duclos | ven 05 Mai 2017 | Imprimer

Lorsque, mètre en main, Figaro arpente sa future chambre matrimoniale, il trace à son insu le labyrinthe des passions où la mise en scène d’Eric Pérez va bientôt perdre pour mieux les retrouver, les protagonistes de ses noces mouvementées. La (future) mariée est déjà en blanc, en harmonie avec le décor et ceux qui vivent cette irruption de Malevitch au théâtre ! Comme aux échecs, les blancs jouent et gagnent et Pérez manœuvre ses pions livrés à eux-mêmes en l’absence d’adversité identifiée et d’échiquier matérialisé. Mais le « côté obscure de la force » ne serait-il pas en nous tous en dépit des apparences et dénégations de chacun ? La partie se déroule sur d’autres cases qui mettent en (double) jeu l’alternance des arias en italien et des recitativo secco en français. Les personnages passent ainsi d’une dimension à l’autre, de la tendresse des élans amoureux mozartiens aux cinglantes réparties des dialogues de Beaumarchais.


A travers un dédale de cloisons et paravents en chicane où s’ouvrent force passages secrets, les personnages se cherchent, s’observent et se fuient dans leur quête erratique d’un amour qui sans cesse se dérobe. Ils sont les jouets inconscients de la scénographie fluide et d’autant plus redoutable d’efficacité de Frank Aracil. Les blancs seront mat sans pour autant perdre la partie ni la face : il leur suffit de tourner leur veste lorsque la nuit les rattrape, et les voilà revêtus de noir sous les derniers embrasements rouge passion de cette « folle journée » où Susanna et sa maîtresse ne sont plus tout à fait les parangons de rectitude auxquels elles prétendent. Un théâtre de la duplicité qui ne manque pas d’humour à défaut d’illusion. Les grands sentiments immaculés se satisfont de leur mue soudaine. L’amour aussi et la raison plus encore dans ce renversement des valeurs.


Prouesse aussi que d’avoir su réunir pour le meilleur d’une complémentarité toute d’heureuse connivence musicienne, un plateau vocal habilement pensé et dosé. Il le dispute à l’excellence comédienne exigée par cette comédie de caractères riche en individualités. D’entrée rendons grâce au baryton aristocratiquement timbré d’Anas Seguin de ne pas enfermer son comte Almaviva dans les conventions d’une morgue sans relief psychologique. Le personnage est racé, mais chez cet être en proie au doute, le ton se veut plus sincèrement séducteur et convaincant que froidement menaçant et soumis à de basses impulsions. C’est aussi la sincérité et la pudeur de l’élan amoureux qui séduisent chez Charlotte Despaux. Elle personnifie la solitude d’une femme incomprise, émouvante de sincérité loin du profil un peu factice de la comtesse bafouée. Elle possède pour ce faire, un soprano généreusement typé dans le médium, capable de graves nourris et vibrants, et d’aigus sensibles et limpides.


S’il est un commun dénominateur dans cette distribution c’est bien le naturel de l’engagement comédien au service de dispositions vocales bien assumées. Le couple Figaro-Susanna marie ses talents pour le meilleur. Jean-Gabriel Saint-Martin n’économise rien de son baryton à la santé timbrique jubilatoire et contagieuse qui contrôle parfaitement ses moyens, face à une Judith Fa au soprano à la sensualité pétillante doté d’aigus à l’insolente vitalité. La Marcellina d’Hermine Huguenel est aussi douée et vocalement bien dotée. Elle fait montre d’un bagou plein d’ardeur en créancière concupiscente pour l’instant suivant incarner une mère aimante et généreuse.


Et s’il est un rôle d’une complexité meurtrière c’est incontestablement celui de Cherubino. De lui on attend tout à la fois la fougue de l’adolescent aventureux et la tendresse de l’enfant au sortir de l’innocence, en proies aux désordres amoureux. Eléonore Pancrazi réussit l’impossible gageure d’une androgynie crédible sans être ridicule ni déplacée. Un sans faute psychologique que légitime un timbre fruité soutenu par un vibrato angélique superbement tenu et serré dans l’aigu et élégamment charnu dans les graves. Clémence Garcia, Barbarina émoustillante de duplicité, Alfred Bironien Basilio irrésistiblement retors et Matthieu Lécroart au baryton basse au phrasé généreusement expressif, complètent le plateau.


Que Joël Suhubiette sache parler à Mozart ne se discute pas. Théâtralité du dessin, vivacité du trait et surtout clarté du phrasé et des dynamiques imposent une lecture très incisive. On est dans l’intelligence et la profondeur de la partition plus que dans les artifices et les complaisances toujours un peu factices du bouffe.


En tournée samedi 25 novembre 2017, Théâtre André-Malraux de Rueil-Malmaison ; dimanche 3 décembre, La Colonne à Miramas ; vendredi 26 janvier 2018, Théâtre André-Malraux de Gagny ; samedi 3 février, Théâtres de Maisons-Alfort ; jeudi 15 février, La Grande Scène au Chesnay ; jeudi 13, vendredi 14 et dimanche 16 décembre 2018, Opéra de Massy.

 

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