Ils furent malheureux et n’eurent jamais d’enfants

Le Page et la Fille du Roi - Paris (Philharmonie)

Par Laurent Bury | sam 10 Décembre 2011 | Imprimer
 

Entre le 2 septembre 1850, date de son installation à Düsseldorf, et le 4 mars 1854, date de son internement à Endenich, Robert Schumann eut le temps de composer un nombre d’œuvres non négligeable, malgré les acouphènes et la démence qui le gagnait. Après l’échec de Genoveva à Leipzig en juin 1850, il renonça à l’opéra, mais heureusement pas à la musique vocale, Le Pèlerinage de la rose étant l’un des sommets de la dernière partie de sa carrière. Pour ce concert donné à Rouen et à Paris, Laurence Equilbey a retenu deux Ballades composées vers 1849-1850, Des Sängers Fluch et Vom Pagen und der Königstochter, deux « contes » qui finissent mal. Contes barbares, où les enfants qui s’aiment sont châtiés par des pères pris de folie, où les rois jaloux tuent les beaux chanteurs dont le chant trouble leur reine. La très mendelssohnienne ouverture de Die Loreley de Max Brüch sert ici de transition entre les deux œuvres.

Pour raconter ces sombres histoires, Schumann adopte une forme semi-dramatique : aux personnages du conte s’ajoute une narratrice, qui introduit l’action et la commente. C’est à Maria Riccarda Wesseling qu’échoit le rôle de la récitante ; de plus en plus soprano et de moins en moins mezzo, sa voix semble désormais s’épanouir surtout dans l’aigu. Le grave reste beau, mais n’est pas toujours bien audible. Remplaçant Christiane Libor initialement annoncée, Catherine Hunold constitue la très bonne surprise de la soirée : voilà une vraie soprano dramatique, au timbre riche mais souple, que la fréquentation d’un répertoire pourtant exigeant (Isolde, Lady Macbeth) n’a pas encore fatiguée, et l’on a hâte de retrouver sur scène cette habituée des émissions télévisées de Jean-François Zygel. Le ténor néerlandais Marcel Reijans, remarqué en Froh à l’Opéra-Bastille (voir recension) et en Narraboth à Baden-Baden (voir recension), interprète avec beaucoup de délicatesse son personnage de troubadour provençal dans La Malédiction du harpiste, sans jamais forcer, même quand la voix est davantage sollicitée, comme lors de son duo avec la Reine. Benedict Nelson est un baryton aussi mordant que la musique le lui permet (le rôle du Triton est peut-être un peu grave pour lui, contrairement à celui du Harpiste, où il convainc davantage), le problème étant précisément que Schumann n’aide guère les chanteurs à se montrer expressifs. Le compositeur semble réserver à l’orchestre les effets dramatiques, et c’est sans doute en partie la raison pour laquelle Johannes Mannov peine à donner plus d’épaisseur à son double rôle de roi assassin, alors que quelques accents plus marqués ici et là n’auraient pas été malvenus. Soprano léger, Elodie Kimmel est une charmante princesse dans le deuxième conte, où deux petits rôles sont assurés par des artistes du chœur (l’on remarque particulièrement l’intervention de Kristina Vahrenkamp en Nymphe).

Laurence Equilbey sait éviter toute lourdeur dans cette musique, où le risque d’un certain clinquant teuton n’est jamais loin : les fanfares et le choeur accompagnant l’entrée du roi dans le premier conte sonnent un peu comme l’arrivée des invités à la Wartburg dans Tannhäuser, mais par sa belle homogénéité, Accentus transcende ces choeurs de chasse ou de déploration. L’Orchestre de l’Opéra de Rouen Haute-Normandie excelle pour installer d’emblée l’atmosphère envoûtante de ces ballades, notamment le pupitre des vents, avec pas moins de quatre cors et trois trombones dans Le Page et la fille du roi. Grâce aux différents chants du troubadour, la harpiste Constance Luzzati a l’occasion de briller dans la première ballade. A l’audition de ces deux contes-oratorios qui se terminent par une unhappy end, on ne peut néanmoins s’empêcher de penser que Schumann, malgré tout son génie, n’était décidément pas fait pour l’opéra...

Pour entendre Catherine Hunold dans « Sola, perduta, abbandonata » de Manon Lescaut :

 

 

 

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