Les pauvres méritants contre le buzzer qui tue

Le Timbre d'argent - Paris (Favart)

Par Laurent Bury | ven 09 Juin 2017 | Imprimer

Une histoire bizarre dont on comprend à la fin qu’elle n’était qu’un rêve, ou un cauchemar, voilà un truc narratif qui paraît aujourd’hui assez éculé, depuis Alice au pays des merveilles ou Les Belles de nuit. En 1865, quand fut écrit Le Timbre d’argent, créé presque dix ans après, il était apparemment encore assez neuf pour dérouter le public, à moins que l’échec de ce premier opéra composé par Saint-Saëns ait eu d’autres raisons, qui peuvent expliquer le succès aujourd’hui. La partition hésite constamment entre plusieurs styles, même si le compositeur la remania pour tenter de lui donner une certaine unité lors de sa reprise bruxelloise en 1914, mais ce caractère disparate semble désormais renvoyer à une esthétique du collage proto-postmoderne. Néanmoins, si nos oreilles du XXIe siècle peuvent se laisser séduire par la juxtaposition d’un air d’opérette, d’un pastiche néo-rococo, d’un bal rustique et de bien d’autres choses encore, elles trouvent aussi bien des longueurs dans ce Timbre d’argent : seul le troisième acte se déroule de manière à peu près fluide, les autres étant trop souvent paralysés dans leur progression dramatique. Et le livret n’est pas seul en cause : l’ouverture elle-même, malgré son côté sautillant, paraît bientôt interminable, et le premier acte n’en finit pas d’exposer l’intrigue. En proie à la fièvre de l’or, le peintre Conrad consent à utiliser une sonnette diabolique qui, en même temps qu’elle l’enrichit, tue un de ses proches à chaque usage. L’or ainsi gagné devrait lui permettre de séduire une danseuse qui l’obsède, mais au bout de deux cadavres, il décide que la fortune ne vaut pas l’ombre heureuse où l’invite la maison de sa véritable bien-aimée, pauvre mais vertueuse. Et il se réveille…

Au moins ne pourra-t-on pas reprocher à l'Opéra-Comique, responsable de cette résurrection, de ne pas avoir mis toutes les chances de son côté. Le metteur en scène Guillaume Vincent propose un univers proche du music-hall, multipliant les indices qui laissent deviner la nature onirique de cette histoire : décor essentiellement constitué de rideaux plus ou moins scintillants, recours à la prestidigitation et à ses tours les plus classiques (colombe ou fleurs surgies de nulle part, etc.). La danse est très présente, comme l’exige le livret puisque la belle pour qui le héros commet ses crimes est interprétée par une danseuse. On pourrait regretter le mutisme du personnage, moins justifié que celui de la pathétique Fenella d’Auber, et qui oblige le compositeur à exprimer la séduction par des moyens purement instrumentaux, mais on s’incline bien bas devant la prestation de Raphaëlle Delaunay, totalement convaincante dans ses diverses incarnations. Face à une musique qui n’appelle pas un discours continu et unifié, François-Xavier Roth s’investit pleinement lui aussi dans chacun de ses styles et Les Siècles savent faire un sort aux divers éléments de cette partition en forme de mosaïque. Saluons aussi la belle prestation du chœur Accentus dont deux membres se détachent pour de brefs rôles solistes.


© Pierre Grosbois

Sur scène on retrouve aussi quelques habitués des enregistrements du Palazzetto Bru Zane, à commencer par Tassis Christoyannis, assez déchaîné dans son rôle de démon tentateur qui poursuit le héros sous divers déguisements : on se souviendra longtemps de son apparition en « Caméléone » vêtu d’un costume vert cru et interprétant ce qui est quasiment une chanson de cabaret Belle Epoque. Edgaras Montvidas se tire avec les honneurs d’un personnage peu sympathique et dépourvu d’airs aisément mémorables, mais dont la ligne de chant n’est pas exempte de tension. L’autre ténor évolue dans un registre moins sombre, et Yu Shao hérite de quelques-uns des passages les plus mélodieux de l’œuvre, auxquels il prête un joli timbre et une diction française quasi impeccable. Le seul air du Timbre d’argent à avoir été enregistré, « Le bonheur est chose légère », revient pourtant à Hélène, à laquelle Hélène Guilmette confère une émotion palpable et des couleurs moirées qu’on ne lui connaissait pas forcément. Jodie Devos complète la distribution dans un rôle de gentille petite sœur, qui disparaît après le beau moment qu’est son duo nuptial.