Défi en partie relevé

Le Trouvère - Orange

Par Fabrice Malkani | sam 01 Août 2015 | Imprimer

Commençons par rassurer nos lecteurs : en dépit des jets de pierre intervenus lors des répétitions du Trouvère le 27 juillet, le chef et la clarinettiste atteints étaient ce soir en grande forme, et les mesures de sécurité annoncées ne compromettent en rien l’accès du public au site du Théâtre antique d’Orange. Les menaces de pluie s’étant dissipées, la nuit était belle et le public nombreux, même si tous les gradins n’étaient pas entièrement occupés.

Une représentation du Trouvère est toujours une gageure, tant sur le plan orchestral que vocal, en raison des exigences contradictoires de Verdi pour cette œuvre de transition, désireuse de maintenir l’héritage du passé dans la technique du chant et de la musique tout en infléchissant considérablement l’expression dramatique : le défi est en partie relevé ce soir, tout d’abord grâce à l’Orchestre National de France qui, sous la direction très concentrée de Bertrand de Billy, déploie les chatoiements et irisations d’une partition pleine de violence et de passion alternant avec des moments de tendresse, d’abandon et de déréliction. Très sonore, très puissant, l’orchestre impose d’emblée un roulement de timbale impressionnant, annonçant le relief particulier que prendront les percussions (dont les fameux marteaux d’enclume du chœur des Gitans) et le combat que devront parfois livrer les chanteurs contre le flot instrumental (ce qui ne va pas toujours sans quelques décalages, du moins dans les deux premiers actes).

Pour répondre aux exigences de l’écriture vocale, l’engagement des chanteurs est palpable : dans le rôle de Ferrando, la diction et l’articulation de Nicolas Testé compensent heureusement le statisme du personnage dû aux choix de mise en scène. Le baryton roumain George Petean, remarquable Simon Boccanegra à Avignon en mars dernier, est un Comte de Luna d’une présence affirmée, dès sa première intervention (« Tace la notte ! »), et jusqu’au Finale. Doté d’une belle projection, il est particulièrement applaudi pour son air de la deuxième partie, « Il balen del suo sorriso » et maintient son énergie jusqu’à la fin de l’opéra, se taillant un beau succès lors des saluts. Lorsqu’on entend, dans la troisième scène, venir des coulisses la voix claire et sonore de Roberto Alagna, on est saisi par cette autre forme d’énergie, à la fois séduisante et plus labile, propre en tout cas à incarner le personnage de Manrico dont le charme et l’assurance ont pour contrepartie le poids d’un destin et les doutes mêlés de soupçons. Est-ce parce qu’il s’identifie profondément au rôle, le temps de la représentation, que Roberto Alagna brille autant dans le trio qui clôt le premier acte, dans son duo avec Azucena (« Mal reggendo ») et dans son air « Ah ! sì, ben mio » à la fin de la troisième partie, pour ensuite sembler perdre contenance dans le (trop) célèbre « Di quella pira » ? Tout en saluant tout le reste de la performance (le chant est à nouveau chaleureux et émouvant dans l’acte IV), force est de reconnaître ici que des limites semblent atteintes : dans le dernier « All’armi ! », le chant se désagrège. Mais sur le plan dramatique, cela fonctionne ! – si l’on fait abstraction des attentes liées à ce qui est traditionnellement considéré, à tort ou à raison, comme un morceau de bravoure. La prochaine représentation, mardi 4 août, le fera peut-être entendre ainsi.

La soprano chinoise Hui He paraît tout d’abord très tendue – c’est sa première apparition aux Chorégies d’Orange –, et ses premières interventions déçoivent : dans le si poétique « Tacea la notte », le legato est peu assuré, le passage à l’aigu mal maîtrisé, et l’ensemble, malgré les applaudissements qu’il suscite, semble peu lyrique. Mais ce n’est que provisoire, car une lente évolution est perceptible. De fait, il faut attendre le début de l’acte IV pour que la voix trouve son plein épanouissement. L’air « In questa oscura notte ravvolta » est magnifiquement interprété, dans toute sa virtuosité – sons filés, souffle, nuances – comme dans la maîtrise des changements de registre, révélant le talent de la cantatrice et sa capacité à nous émouvoir. Reprenant ici le rôle qu’elle tenait l’année dernière au festival de Salzbourg dans une autre production, Marie-Nicole Lemieux incarne une Azucena aux sentiments plus intériorisés et au chant moins exacerbé (un « Stride la vampa » comme retenu) : elle n’en vibre pas moins d’une intensité certaine, plus braise toutefois que feu ardent. Un véritable magnétisme se dégage des duos dans lesquels sa présence scénique se combine avec celle de Roberto Alagna, et des ensembles de l’acte IV.

La jeune soprano Ludivine Gombert est une Inès parfaitement convaincante, aux inflexions émouvantes, tandis que Julien Dran s’acquitte avec bonheur du rôle de Ruiz, et Bernard Imbert de celui du vieux gitan. La réunion des Chœurs des opéras d’Avignon, de Nice et de Toulon rend pleinement justice à l’importance des grands ensembles dans cette œuvre, avec tous les contrastes requis entre chœur des soldats, chœur des gitans, chœur des religieuses, chœur des moines (superbe « Miserere »).

Pour sa nouvelle mise en scène (après celle de 2007 devant ce même mur d’Orange), Charles Roubaud joue davantage sur les oppositions de formes et de couleurs (les religieuses à l’apparence fantomatique, le blanc et le noir de la foi et du pouvoir, les bigarrures des gitans). De belles projections vidéo de Camille Lebourges et les éclairages de Jacques Rouveyrollis, qui donnent vie au mur, complètent la scénographie de Dominique Lebourges dans laquelle s’insèrent avec naturel et évidence les costumes en partie intemporels, en partie folkloriques, de Katia Duflot. L’accent est mis sur les mouvements de groupes (depuis les soldats en pyjamas sur leurs lits de camp ou drapés d’une serviette au sortir de la douche tandis que Ferrando raconte l’histoire de la sorcière, puis défilant en armes, jusqu’aux affrontements entre partisans du comte et rebelles, en passant par la roulotte et le groupe des gitans chantant et dansant). Les chanteurs toutefois restent plus statiques, comme on l’a dit plus haut, à l’exception notable de Manrico, qui incarne dans cet univers immuable de haines et de rivalités, et face à ce destin implacable, la mobilité du poète, musicien et chanteur en perpétuel déplacement – le Trouvère.

 

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