Très cher Enfant

L’Enfant et les Sortilèges - Paris (Philharmonie)

Par Alexandre Jamar | lun 04 Octobre 2021 | Imprimer

L'Enfant et les Sortilèges fait partie de ces ouvrages qu'il est indispensable de voir plus souvent sur scène (nous sommes persuadés que le monde serait un peu plus en paix si chaque personne avait la possibilité de le voir au moins une fois dans sa vie). L'Enfant et les Sortilèges fait aussi partie de ces ouvrages qui sont un gouffre financier pour les équipes de production : nombreux solistes, chœur d'enfants et d'adultes, grand orchestre. Heureusement que rien n'est trop beau pour le Philharmonique de Radio France.

Profitant d'une soirée déjà gourmande en musiciens, l'orchestre avait passé commande d'une ouverture de concert à Eric Montalbetti, son ancien directeur artistique. Bois par quatre, six cors dont quatre tuben, cordes et percussions au grand complet : ici aussi, on ne refuse rien a une personnalité qui a beaucoup compté pour l'orchestre. Est-ce la débauche de moyens qui nous déroute un instant ? Les quinze minutes de musique se déroulent sans que l'on comprenne bien où l'on souhaite nous emmener. Les cordes très divisées semblent se noyer derrière des guirlandes de percussions, et la musique s'arrête avant que l'on puisse avoir le cœur net des intentions du compositeur.

De toute autre facture est le Prélude à l'après-midi d'un faune, que Mikko Franck dirige d'une main de maître. Les cordes sont charpentées en restant chaleureuses, les vents d'une netteté enviable, le tout dans un équilibre qui n'empêche aucunement la passion. Le solo de flûte poétique mais alerte de Magali Mosnier parfait le tableau d'un Faune que l'on écouterait volontiers tous les jours ainsi.

On ne jouera probablement jamais assez l'Enfant et les Sortilèges, nous le disions. Le conte initiatique à la fois tendre, loufoque et effrayant imaginé par Colette montre Ravel au faîte de son art. Outre le sens du timbre qu'on lui connaît, le compositeur singularise l'écriture vocale de chaque personnage, pour le bonheur des directeurs de casting.
Appelée en remplacement d'Adèle Charvet, Chloé Briot campe un Enfant d'abord sale gosse et crâneur, qui s'attendrit au fur et à mesure de l'ouvrage. Le petit bijou qu'est « Toi le cœur de la rose » permet à la chanteuse de donner le meilleur d'elle-même. Notre avis est plus nuancé sur la prestation de Jodie Devos. Très convaincante en Feu (quelle aisance dans les vocalises !), son intonation plafonne un peu dans la scène de la Princesse, défaut que l'extrême nudité instrumentale ne lui permet pas de dissimuler. Anaïk Morel est une solide Bergère, et révèle toute la beauté de son timbre de mezzo dans le récit de l'Ecureuil. Elodie Méchain est une Maman/Tasse/Libellule d'une grande constance, et Paul Gay allie avec succès l'humour du Fauteuil à la douleur de l'Arbre. Antoine Normand n'est peut-être plus au sommet de ses possibilités vocales, mais un fort jeu d'acteur sauve sa Théière et son Arithmétique. Plus discrets par leurs rôles, Clara Guillon et Régis Mengus complètent toutefois honorablement la distribution.

Préparée par Sofi Jeannin, la Maîtrise de Radio France s'acquitte avec brio de sa ronde folle des chiffres. Le chœur de Radio France amuse par les grognements et coassements de la scène du jardin, mais sait aussi offrir un admirable postlude.

Mikko Franck est heureux de pouvoir compter sur sa solide expérience en fosse pour synchroniser tout ce beau monde. Sa lecture orchestrale est précise et transparente, pour sûr. La rêverait-on plus investie par moment ? On a encore dans l'oreille le Faune de la première partie, qui montre que l'Orchestre en a musicalement encore sous le coude.

Cette soirée globalement très réussie est à réécouter sur Arte Concert et sur le site de France Musique.

 

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