Horaces maudits

Les Horaces, Salieri - Versailles

Par Guillaume Saintagne | sam 15 Octobre 2016 | Imprimer

La lutte fratricide entre Horaces et Curiaces fait partie de ces histoires antiques dont tout le monde a entendu parler mais que peu savent raconter. Beaucoup connaissent le tableau de David, quelques-uns ont lu la pièce de Corneille, encore moins ont entendu l’opéra de Cimarosa ou celui de Mercadante, et aucun – on peut en être sûr – n’a jamais entendu cet opéra de Salieri, puisqu’il fut un échec à sa création et n’a jamais été repris depuis. Que le CMBV, qui fête en grande pompe ses 30 ans, et l’Opéra Royal de Versailles soient donc remerciés une fois de plus de produire de telles raretés, qui plus est avec des moyens musicaux aussi fastes, mais il n’est pas sûr que cela suffise à réhabiliter une œuvre dont les charmes nous ont semblé bien maigres. Est-ce parce que la frénésie des Danaïdes du même Salieri nous avait davantage séduit ? Ou bien parce que la veine militaire nous semblait plus rutilante dans le Thésée de Gossec, recréé récemment lui aussi ? Ou encore parce que l’urgence dramatique de l’Andromaque de Grétry faisait un sort plus heureux à la tragédie classique ? La vérité c’est que nous devenons plus difficiles à mesure que les récréations d’œuvres de cette période se multiplient, et l’on ne se plaindra pas d’un mets qui nous eut semblé plus appréciable si nous l’avions gouté en premier.

L’œuvre a pour elle de ne jamais ennuyer tant la musique en est martiale et allante, tendue à l’excès jusque dans ses intermèdes, sortes d’emphases belliqueuses qui retiennent le drame comme un taureau dans son box avant la corrida. Le drame justement, c’est avant tout là que le bât blesse. Guillard fut pourtant le librettiste de grandes réussites chez Gluck mais ici, il dégraisse trop (un seul Curiace au lieu de trois ; deux Horaces au lieu de quatre ; plus de Sabine) et les personnages qui restent sont tous trop unidimensionnels : le jeune Horace plus prompt à condamner la tristesse de sa sœur que la mort de son ami, le vieil Horace plus obsédé par sa gloire que par sa famille, un grand prêtre parfaitement stéréotypé et des seconds rôles évanescents. Ne reste que Curiace qui, le temps d’un air, hésite entre le combat et l’amour, et Camille qui est la seule à être véritablement déchirée entre son amour pour Curiace et pour son frère le jeune Horace. Salieri lui offre de très beaux moments, notamment à son entrée dans le temple de Jupiter, mais sa douleur furieuse au dernier acte nous laisse sur notre faim car trop courte. On sait qu’il est malvenu de toujours ramener Salieri à Mozart, mais pour dépeindre la fureur antique en s’inspirant de la tragédie lyrique, Elettra surpasse sans problème Camille. Les notes de programme nous apprennent que cette fin fût justement rafistolée in extremis : on préféra retirer à Camille la liberté de suicider, pour la mieux laisser pleurer pendant le triomphe final. Le vieil Horace nous avait prévenu : « Nos fils sont vos neveux, vos filles sont les nôtres ». On voit à quel sexe va la préférence. Dommage pour l’ambivalence de l’Oracle initial qui prédisait à l’héroïne qu’elle serait unie à son amant avant la fin du jour. « Quand le Ciel a parlé, le doute est un blasphème », voilà un vers que l’on a oublié de retirer. Dans son éclairante introduction au concert, Benoit Dratwicki soulignait qu’après les Danaïdes, Salieri savait maintenant ce qu’il pouvait réellement demander à un orchestre et aux chanteurs français, nous préférions lorsqu’il se souvenait de ce qu’il pouvait apporter à ce répertoire.

Si l’on est dur avec l’œuvre, c’est que les interprètes sont tous au-dessus de tout reproche. Eugénie Lefebvre est une suivante à la déclamation irréprochable et altière tandis Philippe-Nicolas Martin enchaine les seconds rôles aussi essentiels à l’action qu’inexistants psychologiquement mais leur confère une autorité bienvenue. Andrew Foster-Williams est décidemment grand : Grand-Prêtre ou Grand-Sacrificateur, il nous a impressionné par sa vaillance et la clarté de son élocution face au tumulte orchestral et choral devant lequel il n’a aucune peine à exister. Julien Dran est un jeune Horace vaillant à l’aigu puissant et bien timbré. C’est peut-être le seul reproche que l’on trouvera d’ailleurs à faire à Cyrille Dubois, dont le registre aigu est parfois mis à dure contribution par la partition, mais son Curiace est superbement chantant et incarné. Jean-Sébastien Bou brille lui par une projection autoritaire qu’on ne lui connaissait pas, et un soin toujours aussi remarquable à ciseler sa prononciation. Face à tous ces excellents diseurs, Judith van Wanroij ne peut que souffrir de la comparaison : si la voix est pulpeuse, le grave et l’aigu robustes et la ligne de chant parfaitement tenue, on regrette de ne la comprendre que dans les récitatifs, car elle a tendance à noyer les consonnes lors de ses airs. Mais n’oublions pas que cette vocalité féroce annonce les Julia chez Spontini et Médée chez Cherubini, dont les dernières interprètes à Paris avaient renoncé à toute intelligibilité du texte.

Pour couronner le tout, le chœur des Chantres du CMBV fait montre d’une grande discipline et d’une limpidité très française, laquelle manque encore un peu de définition pour que tout soit compréhensible. Les Talens lyriques n’appellent que des éloges, aussi bien les cordes imperturbables et energiques que les cuivres et vents plus vaillants que jamais. Christophe Rousset est toujours aussi attentif à la précision de cette mécanique dévastatrice qu’est la tragédie, et c’est en grande partie grâce à lui que cette musique si théâtrale, qui renonce quasiment à toute mélodie pour mieux coller à la sévérité de son sujet, nous a autant impressionné à défaut de nous émouvoir.

 

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