L'Amour n'est pas aveugle

L'incoronazione di Poppea - Dijon

Par Yvan Beuvard | mar 22 Mars 2022 | Imprimer

Il y a juste dix ans, Dijon accueillait déjà un Couronnement de Poppée, dirigé par Emmanuelle Haïm, avec une superbe distribution (Sonya Yoncheva, Tim Mead, Max Emanuel Cenčić etc.) dans une remarquable mise en scène de Jean-François Sivadier. C’est maintenant le tour de la relève, conduite par Vincent Dumestre. Les jeunes chanteurs de l’Académie de l’Opéra national de Paris (ex Opéra-Studio) renforcés d’autant d’interprètes extérieurs, après l’avoir donnée à l’Athénée au début du mois, reprennent la production dans la cité des Ducs. Brigitte Maroillat en a rendu compte ici même (Réjouisssant et rafraîchissant). Bien que la réalisation prestigieuse de 2012 ait fait l’objet d’un DVD qui figure parmi les références, la comparaison est vaine : le format, le cadre, la distribution sont sans rapport. Le titre - Il Nerone - correspond à celui de la production qui aurait été donnée en 1747 à Paris, celle de L’Orfeo ayant connu quelque retard.

Le Grand-Théâtre est plus approprié aux dimensions de l’ouvrage, fondé maintenant sur la première version, vénitienne, de la collection de Cavalli. Le respect des effectifs des théâtres vénitiens du temps, conduit à alléger la pâte instrumentale : dix instrumentistes suffisent à rendre la partition ses couleurs premières. La mise en scène et les décors d’Alain Françon, les éclairages, ont été décrits avec justesse par Brigitte Maroillat. L’intelligence de la conception réjouit, ainsi la présence muette, fréquente, de l’Amour, ordonnateur de l’histoire. Quelques scènes sont esthétiquement très réussies. Les costumes de Marie La Rocca surprennent, mêlant le contemporain à l’antique, et participent à la caractérisation des personnages. Leur harmonie est incontestable.

Quelques modifications ont été apportées par rapport à la version vénitienne qui gouverne cette réalisation : Pallas et Vénus disparaissent, alors que subsistent les autres figures allégoriques ; permutent l’ultime lamento d’Ottavia avec l’intervention jubilatoire d’Arnalta (acte III, scènes 6 & 7) ; le duo final de Néron et de Poppée « Pur ti miro », qui n’est pas de Monteverdi, disparaît au profit de d’Amour et du chœur d’amours. Ainsi, l’ouvrage est-il sensiblement allégé en retrouvant ses qualités originelles.

La sympathique équipe de chanteurs mobilisés pour la circonstance ne comporte pas vraiment de faiblesse. L’engagement de chacun est réel. Sans être exceptionnelles – ils sont jeunes – les voix sont intéressantes, prometteuses pour certaines. Le chant pèche souvent par l’italien scolaire de nombre d’entre elles. L’accentuation, la couleur des voyelles font trop souvent défaut. Même l’auditeur averti, qui connaît certains airs par cœur, n’en retrouve pas toujours le sens à l’écoute de tel ou de tel.

Nous distinguerons ainsi Fernando Escalona qui campe un magnifique Nerone, amoureux fou, dans tous les sens du terme, impulsif, bouillant, ivre de pouvoir, dont le jeu est exemplaire. L’émission est sonore, ronde, les vocalisations sont accomplies. Le Seneca d’ Alejandro Baliñas-Vieites force l’admiration. Noble, d’une humanité rare, quasi christique, la basse est profonde, sonore, servie par une diction exemplaire. Les phrasés amples, l’autorité vocale et le jeu font de sa mort un des grands moments. Euridice ici même en 2016, Marine Chagnon nous vaut une Poppea sensuelle, séduisante et intrigante, pleinement investie. La voix est solide, dont on attendait davantage de rondeur. L’Ottavia de Lucie Peyramaure est impériale, dominatrice, pathétique. Elle a le sens de la tragédie et son « Addio Roma » est émouvant. Drusilla, Martina Russomanno, a la fraîcheur attendue, toujours juste de ton. Son soprano fruité, comme son incarnation sont convaincants. Arnalta – Léo Fernique – et la nourrice – Lise Nougier – sont bien campées, servies par des voix de qualité et une présence rare. Tout juste regrette-t-on que la mise en scène n’ait pas valorisé la dimension comique de leurs interventions. Il en va de même des deux soldats, remarquables, Léo Vermot Desroches et Thomas Ricart, dont la présence et le chant sont de grande qualité (*). Ottone, personnage insipide, versatile, est confié au contre-ténor Leopold Gilloots Laforge,  héros creux, dont le chant est inégal. L’Amore/Valetto de Kseniia Proshina, se signale par sa légèreté spirituelle et son jeu auquel la réalisation accorde à bon escient une place importante. Aucun des autres chanteurs ne démérite et l’ensemble se signale par l’esprit d’une troupe engagée dans un projet mobilisateur.

Il faut, enfin, souligner l’exceptionnelle qualité de la direction de Vincent Dumestre.  Son attention à chacun, comme à la profondeur expressive qu’appellent le texte et la musique, est constante. Les tempi, mouvants, traduisent la vitalité, la poésie jusqu’à la gravité et à la passion fougueuse. Toujours, le recitar cantando avance, servi par une basse continue, renouvelée dans ses timbres, inventive et incisive, dynamique. Les airs, mêmes ceux qui sont gouvernés par une basse obstinée, ne sont jamais isochrones, mais ductiles, ondoyants, épousant le sens du texte. La plénitude sonore du Poème harmonique répond idéalement au volume de la salle et une large part du bonheur de cette matinée lui est redevable.

(*) mais quelle mauvaise idée que de les faire chanter tenant leur bâton-phallus, non point par pudibonderie, mais parce que le geste, provocateur, ne s’accorde pas vraiment au propos.

 

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