Caresse et cravache

L'instant lyrique : Chiara Skerath - Paris (Elephant Paname)

Par Christophe Rizoud | lun 07 Mars 2016 | Imprimer

Comme celui de Marlène Dietrich – d'après Cocteau –, le nom de Chiara Skerath commence par une caresse et s'achève par un coup de cravache. Cette jeune soprano belgo-suisse, élève du CNSM de Paris, lauréate de plusieurs concours internationaux dont le Reine Elisabeth en 2014, compte déjà un palmarès où s’entremêlent  grands rôles, grands noms et grandes scènes. Elle fut Despina dans Cosi fan tutte à Francfort, Adina dans L’elisir d’amore à Metz, chanta une Coryphée l'an passé à l'Opéra de Paris dans Alceste dirigée par Marc Minkowski ainsi qu'Euridice de Gluck sous la direction de Sir John Eliot Gardiner à Madrid et à Bremen.

Richard Plaza lui offre sous le dôme exclusif d'Elephant Paname le premier Instant Lyrique de la saison, avant Nicolas Courjal (le 21 mars), Gabrielle Philiponet (le 26 avril) puis Sonya Yoncheva, Yann Beuron, Jean-Francois Lapointe, entre autres.

Comme son nom, la voix de Chiara Skerath caresse et cravache. Caresse d'un soprano encore hésitant dont on sent tout au long d'un récital ininterrompu de près d'une heure et demie ce qu'il recèle de tendresse plus ou moins exprimée ; cravache d'un timbre rêche et d'une émission qui doit encore gagner en souplesse si elle veut s'épanouir dans un large répertoire. Aujourd'hui, une certaine légèreté sied à sa jeunesse – « la dernière valse » de Reynaldo Hahn ou son équivalent italien, moins connu de ce côté des Alpes, qu'est « invito alla danza » d'Ottorino Respighi. Peut-être justement parce que la voix, dépourvue d'angélisme mais non de candeur, évite de trop sucrer des pages qui pourraient sinon sembler mièvres.

Les fiançailles pour rire, en début de récital, après un Mendelssohn et deux Fauré expédiés d'un chant inquiet en quête de marques, trahissent l'inexpérience. Il faudrait plus de préparation et plus de maturité pour exprimer le suc d'une musique capricieuse, tantôt frivole, tantôt grave, où la douleur de la solitude affleure sous un ton parfois badin. Poulenc veut du chic – et Chiara Skerath n'en manque pas. Poulenc exige aussi une science du mot et, plus ardu, un art du silence. Un travail accru sur la diction et les blessures du temps aideront, n'en doutons pas, l'interprétation à gagner en profondeur.

Pour l'heure, l'allemand et ses consonnes heurtées lui conviennent mieux que l'italien et le français. Le côté cravache sans doute, que viennent tempérer le sourire et le regard, radieux comme ceux d'un enfant auquel on promet la lune. C'est cette dichotomie qui capte l'attention : d'un côté un tempérament lumineux, une spontanéité conquérante, une sincérité désarmante ; de l'autre, un instrument âpre aux sonorités musquées. Schubert mieux qu'un autre réconcilie ces deux visages, « Im Frühling » surtout dont le doux balancement n'a rien d'innocent. Le côté caresse et l'accompagnement d'Antoine Palloc, mieux à son affaire ici qu'ailleurs.

Un accroc dans l'air de Susanna incite à la prudence. Giuditta sera privée d’aigus pas forcément superflus. Un dernier coup de cravache : « Nebbie » d’Ottorino Respighi  jetterait un froid si l'on ne percevait la tragédienne qui un jour déchirera la chrysalide. Libérée, Chiara Skerath n’en paraît que plus charmante. Les derniers numéros sont jetés au public, conquis, comme des brassées de fleurs : « Invito alla danza » dont les paroles lui échappent, ce qu’elle avoue, en continuant de chanter, avec  un tel naturel que la faute – si faute il y a – est aussitôt pardonnée ; « Marechiare » tourbillonnant puis en guise de bis, ce passage obligé qu’est « O mio babbino caro » et, à la demande de Richard Plaza, « I Could Have Danced All Night » qu’elle entonne pieds nus pour mieux virevolter.

 

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