Ténor de rêve

L'Instant lyrique de Benjamin Bernheim - Paris (Elephant Paname)

Par Christophe Rizoud | lun 12 Novembre 2018 | Imprimer

Désormais invité sur les plus grandes scènes lyriques internationales, Benjamin Bernheim a dans le regard la lumière étonnée de celui qui rêve éveillé. Il y a deux ans à peu de jours près, son premier Instant Lyrique révélait un ténor en état de grâce, dont l’arbre généalogique compte dans ses branches supérieures rien moins que Roberto Alagna et Georges Thill. Depuis les fruits ont tenu la promesse des fleurs. Rodolfo dans La Bohème à Paris fut estompé par une mise en scène sidérale à défaut d’être sidérante mais Faust à Chicago, La Perichole à Salzbourg ou le mois dernier L’elisir d’amore à Vienne ont fait leur effet louangeur. Déjà se profilent Die Zauberflöte à Vienne de nouveau, La traviata à Londres et Milan, Manon de Massenet à Bordeaux aux côtés de Nadine Sierra. Roméo se chuchote la saison suivante, en Aquitaine encore, avec la même partenaire. Alfredo dans La traviata en septembre 2019 à Garnier est une des rares bonnes idées d’un prétendu trois-cent-cinquantenaire en mal d’imagination. A la même époque devrait paraître un enregistrement déjà réalisé sous l’égide du Palazzetto Bru Zane dont le président, Alexandre Dratwicki dévoile sur scène en avant-première trois titres inscrits au programme de ce nouvel Instant lyrique, extraits de Carmosine de Henry Février, de Dante de Godard et du Tribu de Zamora de Gounod.

Depuis 2016 donc, le murmure est devenu bruit. Il a fallu pousser les murs d’Éléphant Paname. La soirée est retransmise en direct sur Instagram. Benjamin Bernheim crée l’événement. C’est cette trajectoire hyperbolique que raconte le regard d’enfant émerveillé, comme si le ténor franco-suisse ne réalisait pas encore que le rêve soit devenu réalité. Et de nouveau comme en 2016 au même endroit la grâce, ce sentiment qui rend superflu l’usage de superlatifs tant aucun ne semble assez fort pour traduire les impressions ressenties. La conjonction rare d’un timbre radieux, d’une technique accomplie, d’une prononciation exemplaire et d’un engagement sans esbrouffe.

Le premier air de la soirée, extrait de cette rare Carmosine créée en 1913 à la Gaîté-Lyrique sur un livret inspiré de la pièce d’Alfred de Musset, offre sur un plateau l’occasion de faire valoir toutes ces qualités : la quinte aiguë rayonnante, la gestion désormais équilibrée des registres, le camaïeu de demi-teintes, et cette articulation magistrale qui, en français, donne à comprendre chaque mot et, au-delà, la respiration de chaque phrase. On en viendrait à regretter que le programme comporte des airs en italien, allemand et russe si Nemorino, Tamino et Lenski ne s’avéraient à l’écoute aussi éblouissants. Différents chacun à leur manière dans cette thématique onirique choisie comme fil rouge de la soirée, ces héros, eux aussi, rêvent éveillés. Il y aurait maldonne si l’ostentation, cette tendance à chanter la main sur le cœur propre à beaucoup de confrères, n’était aujourd’hui étrangère à l’art de Benjamin Bernheim. Le ténor ne fait pas son show, il chante et l’intelligence du phrasé montre qu’il comprend ce qu’il chante. Faut-il s’attarder sur les détails ? A la messa di voce dans la cadence de « Una furtiva lagrima » ou dans « Kuda kuda » à la phrase d’abord piano puis reprise forte en une judicieuse opposition entre réalité et rêve, de nouveau. Si In sogno! de Catalani confié au piano seul d’Antoine Palloc continue d’envelopper d’une douceur mystérieuse le dôme d’Elephant Paname, l’air d’Eboli par Eve-Maud Hubeaux fait l’effet d’un électrochoc. Réveil !

C’est alors qu’intervient Alexandre Dratwicki pour présenter les airs tirés de ces opéras français oubliés qui sont pour Benjamin Bernheim des terrains d’expression rêvés. Le meilleur reste à venir, dans un duo de Werther, où Eve-Maud Hubeaux n’a plus besoin de surenchérir pour convaincre, où le piano d’Antoine Palloc continue de se faire orchestre et où Benjamin Bernheim départage d’un coup d’un seul les partisans de Jonas Kaufmann et de Roberto Alagna. Werther, entre ombre et lumière, hardiesse et timidité, entre voix de tête et de poitrine, délicat et violent, c’est lui. Toute l’âme du héros goethien mis en musique par Massenet est là. Ne la rêvons plus, la voici.

 

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