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Seeing Mahler : Music and the Language of Antisemitism in Fin-de-Siècle Vienne

Par Nicolas Derny | mer 20 Avril 2011 | Imprimer
Les historiens ont pour principale mission d’éclairer le passé afin que la société ne répète pas sempiternellement ses erreurs. Or, on a beau lui expliquer le pourquoi du comment des grandes catastrophes politico-électorales qui ont menés aux pires crimes contre l’humanité (la Shoah, par exemple), ladite société n’en tire manifestement aucune leçon – le fameux « devoir de mémoire » semble uniquement pouvoir panser les effets sans pour autant traiter la cause. Ainsi, l’Occident, en changeant de cible et en se cachant derrière une rhétorique différente mais peut-être plus hypocrite, semble être toujours aussi antisémite qu’il y a un siècle. En effet, sachant que le terme « sémite » s’applique autant aux arabophones qu’aux Juifs (qui tous, parlent des langues sémitiques), l’islamo-phobie ambiante (sous couvert de « débat » sur la laïcité ou d’interdiction de construction de minarets, pour n’évoquer que cela) peut-être logée à la même enseigne que la haine des Israélites que Karl Lüger exploita par démagogie électorale afin de se faire élire maire de Vienne1. Aujourd’hui, les polémistes et les sondés nous donnent l’impression que l’Histoire –qui tourne en rond- ne tardera pas à se remettre à l’heure du début du siècle passé, moment trouble que Kay M. Knittel nous propose de (re)considérer à travers les attaques antisémites dirigées contre Herr Direktor Mahler –tyran autocratique et hyperactif de petite taille, moqué pour ses tics nerveux et sa démarche asymétrique (c’est important…). 
 
On connaissait les travaux de Knittel sur Mahler par deux intéressants articles scientifiques dont la base est reprise dans ce livre2. Au premier, une intéressante réponse avait été apportée par Edward F. Kravitt3, étude que la musicologue mentionne dans son abondante bibliographie mais dont elle ne prend pas véritablement en compte les éléments qui divergent de son point de vue, voire qui le complètent. Il s’agit toutefois là d’un débat musicologique qui n’entache pas l’intérêt que suscite le sujet de la monographie. En comparant la manière dont les Juifs étaient alors perçus (traits physiques, psychologiques voire pathologiques) et en se basant sur le pamphlet de Richard Wagner Das Judentum in der Musik, Knittel lit et interprète les critiques lancées contre Mahler (l’homme, le directeur et le compositeur) pour mieux considérer en quoi la rhétorique de l’époque masque des remarques antisémites dont on a largement perdu la clef. Un intéressant chapitre est également consacré au « problème Richard Strauss ». L’auteur y compare champs lexicaux et caricatures pour démontrer la différence de traitement entre les deux plus importants compositeurs de la Vienne fin de siècle ; l’un « aryen », l’autre pas. Fait rare (et appréciable) dans les ouvrages en anglais, les versions originales des critiques allemandes traduites dans la langue de Shakespeare sont toutes reproduites en note infrapaginale.
 
On peut certes être surpris de ne lire qu’une seule fois le nom de Rudolf Louis - le détracteur le plus farouchement antisémite de Gustav Mahler - et regretter que l’étude ne se prolonge pas au delà la mort du compositeur pour prendre en compte les affrontements par presse interposée de 1920 (pour les « célébrations » des 60 ans de la naissance de Mahler) ou l’idéologie nazie en matière de musique (les écrits de Karl Blessinger). On est également en droit de relativiser certaines interprétations de la musicologue qui ne tient pas toujours compte (comme Kravitt) du fait que certains articles dans lesquels elle pense décoder de l’antisémitisme sont issus de journaux alors possédés par des Juifs. Toutefois, en cette année Mahler, on lira avec intérêt ce livre édifiant qui nous amène à nous poser les bonnes questions dans une atmosphère politico-économico-idéologique qui n’est probablement pas moins délétère que celle qui régnait à Vienne au tournant du siècle dernier…
 
Nicolas Derny  
 
 
1 L’empereur, garant de l’égalité des droits pour tous les citoyens, refuse par trois fois de nommer Lüger au mayorat mais chacune des élections successives lui assurant une victoire de plus en plus confortable, François-Joseph doit s’incliner en 1897 et accepter que le politicien devienne « le plus grand bourgmestre de tous les temps » (Adolf Hitler dixit…). Paradoxalement, cette année-là, Gustav Mahler est nommé directeur de la Hofoper.
2 « «  Ein Hypermoderner Dirigent » Mahler and Anti-semitism in Fin-de-siècle Vienna », 19th-Century Music 18 (1995), p. 257-76 ; « Polemik im Conzertsaal » : Mahler, Beethoven and the Viennese Critics », 19th- Century Music 29 (2006), p. 289-321
3 F. Kravitt, « Mahler, Victim of the « New » Anti-Semitism », Journal of he Royal Musical Association 127 (2002), p. 72-94
 
 

 

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