L’art pour l’art ?

Mathis der Maler

Par Clément Taillia | dim 31 Octobre 2010 | Imprimer
Les publications de l’Avant-Scène Opéra sont en règle générale de la plus grande utilité ; elles deviennent franchement nécessaires quand elles se penchent sur une œuvre relativement peu jouée et mal connue. Mathis der Maler entrera au répertoire de l’Opéra de Paris le 16 novembre prochain, dans une production particulièrement attendue d’Olivier Py. L’occasion de se pencher un peu plus sur cet opéra complexe, dont les multiples entrées peuvent aisément perdre le mélomane. Chacun peut voir combien cette œuvre est importante dans la vie artistique de son compositeur, qui commença d’abord par écrire une symphonie, dont la plupart des éléments devaient servir de base à la genèse d’un opéra d’envergure (l’article de Pierre Rigaudière sur le sujet est particulièrement éclairant). Mais cet opéra, comment le percevoir ? Parle-t-il de politique, ou de la prépondérance de l’art ? Est-il audacieusement moderne ou plutôt nostalgique d’un passé florissant ? Autant de pistes fertiles, parfois difficiles à dégager, qui ne sont pas escamotées au fil de ce numéro.
 
Mathis der Maler contient originellement un paradoxe artistique : pur produit de son temps, « opéra d’artiste » typique de ce premier vingtième siècle en Allemagne (voir, à ce sujet, Der Ferne Klang, de Schreker, ou encore le Cardillac du même Hindemith), il n’en est pas moins le portrait fervent de Matthias Grünewald, un peintre de la renaissance, dont la foi tourmentée et métaphysique pouvait au mieux sembler passéiste, dans les années 1930. Se tourner vers un peintre du XVIe siècle dans un climat marqué par Dix, Munch ou Nolde pouvait suffire à faire de vous, aux yeux de nombreux intellectuels, un réactionnaire. C’est sur ce sujet que se penchent Pascal Huynh et Alain Perroux. Le premier, dans un texte assez général sur l’œuvre de Hindemith, rappelle notamment que notre compositeur, impressionné par Bertolt Brecht, a tenté de traduire en musique une forme de « distanciation » sans jamais être le plus révolutionnaire et le plus radical des artistes, ce qui ne l’empêchera pas de demeurer un « cas » pour le parti nazi. L’étude du second, passionnante, retrace l’Histoire, depuis ses origines wagnériennes (voire même un peu antérieures), de ce fameux Künstleroper, ou opéra d’artiste, pour lequel Hindemith s’est passionné. Le Guide d’écoute de Jean-François Boukobza, quant à lui, a le mérite d’adopter un point de vue tranché : Hindemith s’identifie pleinement à Grünewald. Tous deux partagent un art déstabilisant, exalté autant qu’austère, tous deux évoluent dans un contexte historique troublé. Au climat de violence engendré par la Guerre des Paysans et par la Réforme, à l’époque de Grünewald, répond l’apogée du nazisme dont Hindemith est témoin. C’est donc, pour lui, pleinement une œuvre moderne, et même politique, que cet opéra d’esthète, à l’audace subversive.
 
Et de fait, ce numéro rappelle combien Hindemith sera combattu sous le IIIe Reich, car jugé trop sulfureux. La création de la « Symphonie Mathis », en mars 1934, engendrera une vaste polémique que Furtwängler, au pupitre de la première, tentera de désamorcer en signant un émouvant article, intégralement repris ici. Malgré une traduction quelque peu maladroite, le document reste précieux. Quelques jours plus tard, le chef du Philharmonique de Berlin sera contredis avec virulence par Goebbels, qui fustigera en Hindemith un compositeur « bolchévique » et « anti-populaire » : comment ne pas penser aux critiques qui deux ans plus tard en URSS, accableront Chostakovitch après la première de sa Lady Macbeth de Mzensk ? Outre une étude assez approfondie (et richement illustrée) de « l’objet » de l’opéra, Mathis Gothart Nithart, alias Matthias Grünewald, les autres pages sont consacrées, comme d’habitude, à la reproduction du livret (évidemment traduit en français), et à une analyse discographique, ici relativement brève compte tenu du nombre limité d’enregistrements dont nous disposons : la version dirigée par Kubelik (EMI) semble toujours tenir le haut du panier.
Au total, ce nouveau numéro se révèle passionnant, quasi-nécessaire pour le lecteur qui compte assister aux représentations de l’Opéra Bastille, mais négligeable pour personne : au-delà de Mathis der Maler, il s’agit là d’un ouvrage très instructif sur un compositeur à la démarche artistique profondément émouvante. Déjà subversif pour les conservateurs, encore trop neutre pour les plus radicaux, Hindemith occupait la position, ô combien inconfortable, des artistes dont le talent débordait des cadres préfabriqués.
 
Clément Taillia

 

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