Des scoops plein le flacon

L'Elixir d'amour

Par Laurent Bury | ven 25 Septembre 2015 | Imprimer

Pour cette rentrée, l’Avant-Scène Opéra nous offre un Elixir d’amour tout nouveau, tout beau, avec plein de bonnes raisons de se le procurer. Ce mois-ci, l'œuvre était à l'affiche à Bruxelles, elle a aussi été donnée dans un aéroport milanais, et en novembre, Roberto Alagna et Alexandra Kurzak seront avec Ambrogio Maestri les protagonistes de la reprise de la production Pelly à l’Opéra de Paris : voilà déjà une bonne raison. Ensuite, comme pour tous les volumes publiés depuis une dizaine d’années, le numéro initial, aujourd’hui épuisé – le 95, paru en 1987 –, se pare d’une riche iconographie tout en couleurs, à l’occasion de sa métamorphose en numéro 288 : photographies issues des productions les plus récentes (mais que les fans des gloires d’antan se rassurent, ils retrouveront Bergonzi, Di Stefano et Pavarotti), reproductions de toiles de maître et de gravures d’époque. Enfin, pour mieux nous allécher, un encadré en première page explique que, la musicologie étant une science vivante, « la connaissance de l’Elixir s’est enrichie de quelques scoops ». Fichtre, des scoops ! Il y en a essentiellement deux. Page 13, on apprend ainsi, grâce aux recherches de Mark Everist, de l’Université de Southampton, que, si Belcore fut bien créé en 1832 par un baryton français nommé Dabadie, il ne s’agit pas de Henri-Bernard Dabadie, créateur du rôle-titre de Guillaume Tell en 1829, mais de son petit frère Justin. Par ailleurs, l’imposture de Stendhal est démasquée : il se répète depuis longtemps que L'elisir d'amore aurait pour lointaine inspiration une pièce intitulée Il filtro, due à un certain Silvio Malaperta. Ce texte est mentionné par M. Beyle comme source de sa propre nouvelle « Le Philtre », qui a fort peu en commun avec l'opéra de Donizetti, mais il s'avère en outre que ledit Filtro est pure invention, n’ayant en réalité jamais existé, et ne saurait donc en aucun cas être l'ancêtre du livret de Scribe pour Le Philtre d’Auber, que Felice Romani a largement plagié pour son Elixir.

Il faut aussi signaler que, pour une refonte, c’en est une, et radicale ! Ne subsistent du volume de 1987 que la traduction du livret, l’article sur les chanteurs de la création, dû à Jacques Gheusi (mais amputé de son paragraphe sur Dabadie, pour la raison mentionnée plus haut), et la discographie que Jean Cabourg a lui-même complétée, après l’avoir mise à jour une première fois en 1996. Tout le reste est neuf, à commencer par une vidéographie, rubrique jusque-là inexistante. Spécialiste de Donizetti, Chantal Cazaux s’est chargée de rédiger une nouvelle introduction, une nouvelle bibliographie, et surtout un nouveau guide d’écoute, pièce de résistance de tout volume de l’ASO. Certains articles apportent un éclairage original, comme celui que Delphine Vincent consacre au film Match Point, où Woody Allen cite non seulement Bizet et Verdi, mais aussi « Una furtiva lagrima ». On lira aussi avec intérêt le texte d’Etienne Barilier sur les origines médiévales du mythe dont Adina prend connaissance dès la première scène de l’œuvre (« Della crudele Isotta il bel Tristano ardea… ». Une interview vient s’insérer parmi les articles de fond : celle d’Ambrogio Maestri, qui n’est pas seulement un Falstaff incontournable, mais aussi un des grands titulaires actuels du rôle de Dulcamara. Jean-Claude Yon et Stella Rollet, pour leur part, nous rappellent les qualités du Philtre d’Auber, opéra de 1829 que les défenseurs du répertoire oublié du XIXe siècle seraient bien inspirés de nous reproposer un jour.

Comme toujours, L’Avant-Scène Opéra sait recruter des plumes, et l’on apprécie toujours le sens de la formule de Jean Cabourg. A propos d’Angela Gheorghiu et son Adina stylistiquement peu orthodoxe : « On ne boudera point son plaisir devant un détournement certes pervers mais propre à échauffer les sens ». Le mélomane, lui non plus, ne boudera point son plaisir face à ce volume pimpant et frais, à l’image de l’œuvre qu’il étudie.

 

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