Les têtes blondes ont aussi des oreilles

L'Histoire des grands compositeurs

Par Laurent Bury | ven 05 Juin 2015 | Imprimer

Face aux exactions du soi-disant Etat Islamique au Proche-Orient, il est aussi permis de frémir devant la manière dont, en Occident, la culture classique est allègrement détruite par les coups de boutoir du nivellement par le bas. Loués soient donc les éditeurs courageux qui songent que tout n’est peut-être pas perdu, et qui osent encore défendre un domaine artistique très politiquement incorrect puisqu’il inclut presque exclusivement des hommes blancs et chrétiens. On ne trouvera pas une seule femme, pas une seule personne de couleur dans L’Histoire des grands compositeurs publiée par La Librairie des Ecoles : la faute à la postérité, qui n’a guère retenu que des messieurs européens (heureusement qu’il y a Gershwin, sinon on ne sortirait pas du Vieux Continent). Dans ce livre figurent 41 compositeurs, par ordre chronologique, de Janequin et Monteverdi à Messiaen et Britten. Tous les très grands y sont, sauf Rameau, dont l'absence relève du scandale, et il y en a forcément quelques-uns qu'aurait voulu y trouver tel ou tel mélomane : ni Bellini, ni Rimski-Korsakov, ni Janáček, ni Schönberg, par exemple, mais il fallait bien faire un choix. Sur les 41, 22 ont droit à deux doubles pages au lieu d’une ; on se demande quand même un peu pourquoi Rachmaninov est de ceux qui ont eu accès à ce traitement de faveur. Les textes de Claire Laurens sont clairs, informatifs, et s’appuient toujours sur quelques anecdotes bien choisies. Sur le fond donc, tout va bien, et l’enfant qui lira (et retiendra) tout cela disposera d’un bon bagage intellectuel pour aborder cette musique qu’on dit classique.

Autre motif de satisfaction pour Forum Opéra : l'art lyrique n’est pas dédaigné et, sur le disque accompagnant le livre, la voix est présente dans 14 des 41 extraits musicaux. Monteverdi permet une présentation du genre opéra, qui est ensuite représenté par Mozart (La Flûte enchantée), Rossini (Le Barbier de Séville), Verdi (Aïda), Wagner (La Walkyrie), Gounod (Faust), Bizet (Carmen), Puccini (La Bohème) et Gershwin (Porgy and Bess), ainsi que par quelques autres dont la production opératique est simplement évoquée par le texte. Le disque en question est évidemment un aspect essentiel, ou du moins il devrait l’être, puisqu'à chaque page, un petit encadré fournit quelques précisions sur l’extrait et suggère des pistes pour ne pas écouter idiot. Oui, mais voilà : ce disque n’offre pas que des satisfactions.

D’abord, aucun des morceaux n’excède deux minutes quarante, ce qui veut dire que la plupart sont impitoyablement shuntés. Avec deux minutes trente du Boléro, on peut certes comprendre le principe adopté par Ravel pour sa composition, mais n’aurait-il pas mieux valu, de manière générale, trouver des pièces courtes à donner dans leur intégralité ? Quelques extraits ne sont pas franchement représentatifs de l’art du compositeur retenu, et l’on peut aussi s’interroger sur la pertinence de certains choix : fallait-il vraiment offrir une plage à Johann Strauss père et une autre à Johann Strauss fils ? Alors que Pierre et le loup est tellement connu et si souvent joué, fallait-il vraiment en inclure quelques minutes, même dans la version historique avec Gérard Philipe en narrateur, petite madeleine des quinquagénaires ? Par ailleurs, ces extraits sont « libres de droit » ou ont été achetés au label Naxos (seule exception, la marche de la cérémonie turque du Bourgeois gentilhomme, fournie par Alpha). Les raisons financières sont évidentes, mais il aurait sans doute mieux valu éviter les enregistrements historiques, comme le « Summertime » d’une qualité sonore douteuse, qui risque de fausser le jugement des jeunes auditeurs, habitués à un tout autre confort d’écoute. Et Naxos n’a hélas pas que des perles à son catalogue, comme en témoigne ici la version lourdaude de l’Orfeo sortie en 1997. Quant à la troisième symphonie de Mahler chantée en russe, c’est une rareté dont on ne destinerait pas prioritairement l’écoute aux jeunes oreilles (merci à ceux de nos lecteurs qui pourront en identifier les interprètes, car ils ne sont indiqués pour aucun des morceaux).

Un dernier mot sur l’iconographie : deux illustrateurs se sont partagé la tâche, proposant un portrait en pied de chaque compositeur (pas toujours très ressemblant, voir par exemple Britten) et parfois une illustration de plus ou moins grande taille, mais on se dit qu’il aurait souvent été préférable – là encore, question de moyens, sans doute – de reproduire une peinture ancienne ou une photographie d’archives, qui n’aurait pas été forcément moins attrayante.

 

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