Roberto dans l’écho de ses mots

Mon dictionnaire intime

Par Brigitte Maroillat | ven 22 Février 2019 | Imprimer

Après Je ne suis pas le fruit du hasard, une autobiographie publiée par Grasset en 2007, Mon Dictionnaire intime, qui paraît aux Editions Le Passeur, ne se veut pas une traversée linéaire de la vie de Roberto Alagna, mais un voyage « en mille éclats » comme une succession de tableaux vivants autour de mots proposés par Alain Duault. Ainsi, de chaque terme tendu, le ténor offre sa lecture intime. Ce tissage conçu à deux esprits mais composé à une main, celle du chanteur, livre ici des vérités sans filet. Roberto Alagna a, à l’évidence, beaucoup travaillé pour écrire et ciseler ses textes sur le canevas confectionné par Alain Duault. Il dévoile ainsi son goût pour l’écriture. Il avoue d’ailleurs s’y révéler davantage que dans la parole. Il en résulte des propos attachants, portés par un verbe vrai, parfois très différents de ce à quoi le lecteur pourrait s’attendre à la simple lecture du mot commenté. Aussi, ce voyage au bras de l’artiste, qui aurait pu apparaître sans surprise, prend souvent à contre-pied avec humour et poésie.

Alagna. L’un des premiers mots du dictionnaire, porte en lui toute une histoire au confluent de la Sicile, de l’Espagne, de la France, et même des Etats-Unis, à travers la figure de l’arrière-grand-père, ténor lui aussi, et citoyen américain né à New York et contemporain du grand Caruso. Les Alagna sont des voyageurs dont le paradoxe est d’avoir su s’enraciner. Et c’est à la fois avec cette âme nomade propre aux citoyens du monde, et ce fort attachement à ses racines que le ténor aborde les nombreuses rives de sa vie. Des souvenirs de l’enfance aux anecdotes de scène, l’homme et le chanteur se côtoient à part égale. Dans un style enlevé, Roberto Alagna évoque ceux qui lui sont proches, de la famille qui revient évidemment ici comme une récurrence au cercle plus large des amis, jusqu’au complice de ce livre qu’il interpelle souvent au détour d’une phrase, par un chaleureux « cher Alain ». L’homme, que la mort angoisse, et que le bonheur inquiète de peur qu’il ne s’enfuie, remue « ce magma de douleur enfoui à l’intérieur de soi » et parle sans détours de ce qui aurait pu le faire sombrer, dans une trilogie de mots à la vibration particulière, « Maladie, Malheur, Malin », un bouquet funeste auquel s’ajoute le mot « Veuf ». Mais c’était sans compter la force intérieure qui l’a toujours animé. Plongé très tôt dans le tourbillon de la vie, guitare à la main – qui le protège, dit-il de sa timidité –, l’énergie a été la force motrice qui l’a fait sillonner sur les océans houleux. Sur le ring de l’art lyrique, Roberto Alagna est un puncheur, au sens pugilistique du terme. Son maître-mot est le dépassement de soi : franchir les limites, tout donner même quand on n’est pas au sommet de sa forme. Cette combativité, au-delà parfois de la raison, qu’il range, dans son dictionnaire, sous le vocable « panache », a été souvent appelé par d’autres « folie » et « défaillance ». A cet égard, l’artiste se saisit des mots qui lui sont tendus pour remettre quelques pendules à l’heure, avec humour, et faire valoir sa vérité sur de supposées mésententes ou de prétendues méformes dont on oublie parfois qu’elles ont de profondes connexions avec l’humain, son état de santé comme les évènements de sa vie personnelle. Le chanteur défend également ici une certaine éthique, celle d’aller toujours jusqu’au bout de ses engagements, quoiqu’il arrive, même si sa performance doit quelque peu en souffrir. En évoquant ce qui est et n’est pas en accord avec lui-même, il fait de ses valeurs le cœur battant de l’ouvrage.

Le regard de l’amateur d’art lyrique sera, quant à lui, capté par les mots liés à une exploration du chant, dans une immersion presque organique, des sensations intenses qui embrasent l’âme aux allergies qui embarrassent la voix. Sont aussi évoquées, tour à tour, l’émission du son, de la projection, et les variations d’interprétation d’une phrase, comme « j’étais une chose à toi » de Don José. Le contre-ut, ironiquement associé au mot « utopie », a ici des allures de mirage dans le désert. Souvent rêvé par le public, il reste une oasis que l’on n’atteint pas si aisément. Le ténor livre aussi ce qu’il estime être les fondamentaux de son art. Pour lui, un chanteur, quels que soient sa tessiture et son répertoire, doit être l’émissaire du beau chant, du Bel Canto, et doit à ce titre faire en permanence converger son attention sur le phrasé, le legato et l’art des nuances. Comme il le dit, non sans ironie, cette passion du « bio », qui se décline sur tous les modes dans notre société, devrait également inspirer un retour au « chant naturel, sans effet, sans artifice, pur, simple ». Le ténor parlant si bien de son chant, on aurait pu croire que le terme « enseignement » ait en lui quelques résonnances. Cela n’est toutefois pas à l’ordre du jour, (« enseigner est une trop grande responsabilité, « l’émission est chose privée ») sans doute, parce qu’il se considère lui-même encore comme « un éternel étudiant », doté de cette soif insatiable d’apprendre propre à ceux qui se sont abreuvés seuls à la source du savoir.

Le mot « bilan », également appelé ici, ne semble guère inspirer l’artiste pour avoir, dit-il, côtoyé de trop près les chiffres dans sa jeunesse. Il n’est donc pas un amateur des points d’étape. Il n’est pas nostalgique du passé et conjugue sa vie au présent. L’âge, le temps qui passe, ne sont pas des mots qui l’effraient. « C’est le souvenir de notre propre jeunesse qui nous permet d’affronter la vieillesse ». Il se veut aujourd’hui comme les arbres qu’il chérit tant, un symbole de force,  d’équilibre, de constance à travers le temps sans se poser des questions inutiles. Pour lui, la seule énigme qui demeure est celle des derniers mots confiés par Luciano Pavarotti avant de quitter la scène: « Ne te perd pas étranger. Souviens-toi des trois notes »

Au-delà de quelques redites inhérentes à l’exercice, ce livre à cœur ouvert constitue une agréable promenade au fil des mots cueillis par un artiste, acteur de son art et son temps, dans une  posture directe trop rare dans notre monde où les faux-nez sont pléthores. Que Pavarotti se rassure du haut de son éternité, Roberto Alagna ne s’est pas perdu, il garde le cap, avec ses valeurs et son authenticité. Cet ouvrage en est la preuve.

 

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