Il faut de tout pour faire un ASO

Rodelinda

Par Laurent Bury | mer 03 Octobre 2018 | Imprimer

Et un Haendel de plus en Avant-Scène Opéra ! Ce qui porte à dix le nombre d’opéras du Caro Sassone à connaitre cet honneur. C’est nettement moins que Verdi et Wagner, bien sûr, mais c’est comparable à Mozart, Massenet, Rossini ou Richard Strauss. De Rodelinda, l’ASO nous dit d’abord que cette œuvre est l’une des meilleures œuvres composées par Haendel vers 1725, sur le même plan que Giulio Cesare ou Tolomeo. Curieusement, ce dernier titre est très rarement joué, même en Allemagne, Jules César a été beaucoup donné à Paris, mais Rodelinda n’y a été vue sur scène qu’en 2002 (merci Glyndebourne) et entendue en concert en 2012. Heureusement, la France s’apprête à rattraper son retard, puisque deux productions vont se succéder cet automne, à Lille en octobre et à Lyon en décembre. Voilà qui justifie amplement l’entrée en ASO de ce nouveau volume haendélien.

Dans un numéro de l’Avant-Scène Opéra, on trouve tout ce qu’on peut avoir besoin de savoir pour mieux appréhender une œuvre lyrique, et ce numéro 306 le montre bien.

Vous voulez en savoir plus sur les événements historiques évoqués (de très loin) dans Rodelinda ? Pas de problème, Dominique Petit, universitaire, auteur d’une Histoire sociale des Lombards, VIe-VIIIe siècles, vous présente le presque rien que l’on sait sur l’épouse de Perctarit, roi de 661 à 662, puis de 671 à 688. Vous voulez tout savoir sur les sources littéraires de cet opéra ? Olivier Rouvière, docteur ès-études théâtrales, vous déroule le fil menant de la tragédie de Corneille, Pertharite, roi des Lombards (1651) à l’adaptation signée Nicola Haym (1725), en passant par le livret écrit en 1710 par le Florentin Antonio Salvi et mis en musique par Giacomo Antonio Perti, et vous explique comment on est passé d’une tragédie un peu ratée à un livret suprêmement efficace. Une autre spécialiste d’études théâtrales, Laura Naudeix, analyse le personnage complexe de la fameuse Rodélinde, dont Salvi avait décidé de faire le personnage éponyme de son drame. Et vous aurez même, en prime, les méditations inspirées à Ivan Alexandre par le personnage d’Unulfo, en lequel il voit un ange, rien de moins.

Vous avez besoin de connaître les créateurs de l’opéra, à Londres en 1725 ? Luca Dupont-Spirio, diplômé du CNSM, professeur et journaliste, vous dit tout sur la Cuzzoni, sur Senesino et sur le ténor Francesco Borosini. Vous découvrirez aussi, grâce à l’article du musicologue Julien Garde, qu’il existe aussi une Rodelinda signée Carl Heinrich Graun, créée à Berlin en 1741, alors que Haendel livrait son dernier opéra et que Gluck composait son tout premier. Vous voulez apprendre comment Rodelinda a traversé les siècles ? Pierre Degott, Professeur de littérature anglaise à l’université de Metz, vous contera la lutte idéologique menée par les Allemands et les Britanniques pour s’arroger l’œuvre de Haendel, à grand renfort de traductions, à Göttingen dès 1920, puis à Londres, notamment en 1959 au Sadlers’ Wells (Kirsten Flagstad interpréta aussi le rôle-titre à Göteborg en 1932 mais c’est une autre histoire). Grâce à la disco-vidéographie, vous saurez aussi qui a chanté et enregistré Rodelinda depuis 1938 : après les premières versions où Bertarido, écrit pour un castrat, devenait un baryton – Hermann Prey en 1959 face à la Rodelinda d’Erna Berger ! –, Joan Sutherland trouva à briller dans le rôle-titre aux côtés de l’Eduige de Janet Baker, mais Olivier Rouvière a le courage d’écrire qu’il n’est pas « absolument indispensable » d’avoir écouté les diverses prestations de la Stupenda.

Et comme le lever de rideau est imminent à Lille, le volume inclut aussi des interviews des principaux protagonistes de ce spectacle, la chef Emmanuelle Haïm, le metteur en scène Jean Bellorini, et les chanteurs Jeanine De Bique et Tim Mead.

Evidemment, le morceau de résistance est le Guide d’écoute, signé André Lischke. Surprise : le spécialiste de l’opéra russe, qui a récemment signé la révision du numéro consacré à Boris Godounov, est aussi apte à écrire sur l’opéra baroque. On pourrait regretter qu’il se montre aussi bref à propos du duo « Io t’abbraccio », un des sommets absolus du génie haendélien. On n’aurait rien eu contre un extrait un peu plus long de la pièce de Corneille. Et une prochaine édition permettra de corriger quelques coquilles sur les noms propres dans la rubrique « L’œuvre à l’affiche » (Christian Gangneron plutôt que Gagneron, Douglas Nasrawi plutôt que Nasravi…). Mais avec toutes ses photos couleurs des principales productions montées à travers le monde, avec en plus ses comptes rendus des festivals de l’été, ce numéro de l’Avant-Scène Opéra est, comme la plupart de ceux qui l’ont précédé,  indispensable.

 

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