Une lecture riante et édifiante

Les Grotesques de la musique

Par Brigitte Cormier | jeu 18 Août 2011 | Imprimer
Si le génie musical de Berlioz a été mal compris de ses contemporains, il n’en est pas de même pour ses écrits. Autant sa musique leur semblait d’un abord difficile, autant sa prose les divertissait. Pour nous en convaincre, il suffit de feuilleter Les Grotesques de la musique : un recueil publié en 1859 qui contient des extraits de divers articles et correspondances d’Hector Berlioz. Non seulement cette édition en reprend le texte intégral, mais, conservant la graphie du XIXe siècle, elle en respecte l’esprit. Ce qui n’exclut pas le souci d’éclairer le lecteur d’aujourd’hui par une intéressante préface et par un commentaire annoté des nombreuses citations (souvent tronquées ou en langues étrangères) auxquelles Berlioz se réfère.
 
Si la forme est celle d’un chroniqueur humoriste, c’est en philosophe que l’auteur décrit des mœurs et des travers qui ont assez peu évolué quelque cent cinquante « saisons » musicales plus tard. Si le langage et le style ont une saveur bien XIXe, le texte est truffé d’expressions qui font mouche comme la « truelle de l’éloge » voire de néologismes comme « cramoisir » au lieu de rougir ou la « barytone » pour désigner l’épouse du baryton ou encore de jeux de mots comme « années trisextiles » ou « sasiété des concerts ». Finalement proche de son discours musical, tantôt noir tantôt rose, le discours textuel de Berlioz suit les mêmes pentes. Si la ligne mélodique de son verbe est le plus souvent enjouée, il arrive aussi qu’elle gronde et tempête à outrance.
 
Hector Berlioz débusque les préjugés et les ridicules qui entourent les instruments de musique à l’exposition universelle, en particulier au sujet de ce « terrible instrument » qu’est le piano, avec ses fabricants, ses marchands, ses joueurs… ; il s’esclaffe sur « l’évangéliste du tambour », « l’apôtre du flageolet », « le prophète du trombone »… ; il dénonce le trille vocal suraigu, « enragé, atroce » de certains sopranos et celui d’un comique irrésistible, mais non moins épouvantable, des voix de basse proférant « un gargouillement semblable au bruit de l’eau sortant d’une gouttière mal faite » ; il s’attendrit sur un violoncelliste qui conserve précieusement un baiser de Rossini sur un front qu’il refuse à jamais de laver ; il compatit aux terreurs « d’innocentes débutantes » fustigées par « des directeurs d’opéras incapables de savoir à quel saint se vouer » ; il s’indigne de voir des chefs conduire « d’un bras infatigable, tête baissée sur les notes », sans s’apercevoir que les musiciens lui tournent tous le dos ; il invective les chanteurs qui ne prononcent pas les deux « s » du mot angoisse ou le deuxième « r » du mot traître ; il insulte ceux qui osent tronquer les partitions et voue aux gémonies les traducteurs qui mutilent ou intervertissent les paroles d’un livret d’opéra sans se préoccuper de la musique qui les escorte… Mais ce qui fait vraiment gémir Hector Berlioz, le romantique, c’est évidemment les « aberrations et hallucinations de l’oreille » et, surtout, la triste condition des « misérables critiques ! » qui doivent « Toujours écouter, toujours subir. Toujours exécuter ensuite la danse des œufs, en tremblant d’en casser quelques uns, soit avec le pied de l’éloge, soit avec celui du blâme […] Et de ne pouvoir enfin suspendre aux saules de Babylone leur plume fatiguée, et s’asseoir sur la rive et pleurer à loisir !... »
 
Tout à la fois riante et édifiante, la lecture de ce volume, paru en format de poche aux Éditions Symétrie, ravira les musiciens et les mélomanes autant que ceux qui s’intéressent à l’histoire de la musique.
 
Brigitte CORMIER
 
 
 
 

 

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