La folie de la sonorisation

Lucia di Lammermoor - Rome (Caracalla)

Par Jean-Marcel Humbert | mer 23 Juillet 2008 | Imprimer
Nous avons déjà longuement pesté hier, lors de la représentation d’Aïda, contre la sonorisation des thermes de Caracalla. Que dire de plus aujourd’hui, sinon qu’à certaines places, c’est encore pire que pire. Et que lorsque vous entendez tout d’un coup Edgardo à droite, ne le cherchez pas à droite sur scène, il a toutes chances d’être à gauche : c’est seulement que vous êtes trop près des haut-parleurs de droite… Quant au sextuor, c’est l’exemple même des limites d’une sonorisation en ce lieu : on a eu droit à une véritable soupe sonore, un brouillage rendant impossible tout équilibre vocal.
Comment apprécier, dans ces conditions, les prestations des chanteurs ? À partir du moment où eux-mêmes acceptent de telles manipulations, on ne peut pas bien sûr ne pas parler de leur prestation. Mais dans ce cas, je propose que l’on ne parle plus d’art lyrique (qui suppose justement l’absence de sonorisation), mais de spectacle sonorisé. À la limite, d’ailleurs, on pourrait imaginer que de beaux figurants jouent en play-back, l’effet serait le même (meilleur même car on pourrait simuler en stéréo leurs déplacement). D’ailleurs, la technique est également en cause ici, car on sait qu’avec des investissements pharaoniques, on peut arriver, comme au stade de France, à des résultats beaucoup plus affinés. En tous cas, la mention « sonorisé » devrait obligatoirement accompagner toutes les annonces de tout spectacle de ce type, de manière qu’il n’y ait aucune ambiguïté, et que ce ne soit pas simplement un « piège à gogos ».
Or donc, parlons des chanteurs, avec leur gros micro jaune collé au milieu du front comme une pustule mûrissante (voir les photos, pas les photos de presse, celles prises le soir même). Et, bien sûr, d’Annick Massis : c’est quand même pour elle qu’on est là ! Il y a eu les trois ténors ; maintenant que Mariella Devia a fait officiellement ses adieux au rôle (voir archives forum opéra 21 juillet 1006), il y a les trois Lucia (Ciofi, Dessay et Massis). Je sais qu’il y en a d’autres, mais restons-en là. Toutes les trois sont également éblouissantes, la première dans le genre torturé, la deuxième dans l’hystérique, la troisième dans l’élégiaque. Est-ce à dire qu’aucune n’est vraiment le personnage ? La vérité doit se trouver entre Sutherland, Scotto et Anderson, Callas restant bien sûr à part. Mais que la prestation de Massis est intéressante aussi ! Toujours un rien trop sophistiquée, ce qui lui donne un charme évanescent, notre institutrice nationale habite vraiment le rôle ; d’autant qu’elle laisse percer dès le premier acte la grande fragilité de Lucia, justifiant que les germes de la névrose, déjà présents en elle, s’y développent aussi vite malgré les moments de révolte. L’épisode du fantôme de l’aïeule, déjà vu ailleurs (Métropolitan Opera) ne fait qu’ajouter à cette conception. Il est donc évident que Massis continue d’approfondir un rôle qu’elle a déjà beaucoup joué, dans les versions italienne (voir notamment archives forum opéra 20 octobre 2007) et française (forum opéra 8 mars 2008). Intellectuelle, réfléchie, délicate, elle donne – avec une excellente prononciation de l’italien – une interprétation très classique mais efficace et très émouvante de bout en bout. Bref, c’est la grande classe, et en même temps il se passe vraiment quelque chose. Comme à son habitude, Massis fait un sort à chaque note, à chaque trille, à chaque suraigu et à chaque note tenue : aucune faille. La sonorisation, qui ne pardonne rien, laisse passer une voix extrêmement fluide et nuancée. Le public romain (et international) lui a réservé une véritable ovation.
Ses partenaires étaient à la hauteur. On ne présente plus Stefano Secco, qui, à défaut du physique (vendeur de pizza déguisé en Écossais), avait d’Edgardo la voix exacte. Les autres rôles principaux étaient également fort bien tenus par Roberto Frontali, Enzo Peroni et Frano Lufi, permettant une représentation d’une grande unité dans des décors et une mise en scène hyper classiques (ruines gothiques sur ruines romaines). À noter que le rôle du chapelain était pour une fois donné sans coupures. Un bémol toutefois pour une médiocre Alisa qui, dans les duos avec Lucia, avait décidé « c’est moi qui chante le plus fort ! »
Le chef Antonello Allemandi manquait de précision et de rigueur, ce qui nous a valu quelques démarrages incertains des chœurs. Mais, globalement, il a assuré quand même les moments les plus dramatiques. Au total, on se rend bien compte que, si cette représentation s’est hissée au niveau international, c’est bien uniquement grâce à Annick Massis.
 

 

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