Papillon calligraphié

Madame Butterfly - Rennes

Par Tania Bracq | lun 13 Juin 2022 | Imprimer

Après Angers et Nantes, Rennes accueille à son tour – avec un cast en majeure partie francophone – la production italienne de Madame Butterfly crée au Teatro Petruzelli de Bari.

Le metteur en scène Fabio Ceresa part d'une étude très précise du texte du livret pour composer des images d'une grande pertinence. Il se saisit du japonisme prégnant à l'époque de Puccini – et toujours si vivace aujourd'hui – pour donner à voir, à sentir, tout ce qui sépare et réunit Butterfly et Pinkerton. Car l'exotisme joue un rôle important dans la passion qui consume les deux amants. Chacun est hypnotisé par l'ailleurs radical, l'altérité fascinante incarnés par l'autre.

La scénographie de Tiziano Santi campe donc une maison japonaise traditionnelle, face à la mer qu'enjambe un ponton dont l'arc interrompu dit bien la tentative vouée à la l'échec des deux protagonistes pour franchir l'océan culturel et émotionnel qui les sépare.

Les cloisons mouvantes de la demeure ouvrent et ferment l'espace au fil du récit, jouent de sa symétrie ou de son déséquilibre, métaphores de la vie intérieure de l’héroïne, de ses moments de fol espoir ou du piège où elle se trouve emprisonnée, comme un papillon cherchant à s'échapper d'un bocal qui l’asphyxie. Les images sont à la fois puissamment évocatrices et extrêmement élégantes, servies par les très belles lumières de Fiammetta Baldiserri dont un cyclo en fond de scène qui accentue la stylisation, l'épure, évoque les images du monde flottant que sont les estampes japonaises sans en faire pour autant une citation littérale.

A cette sobriété assumée répondent les magnifiques costumes de Tommaso Lagattolla : Elégance coloniale des occidentaux à laquelle s'opposent les splendeurs japonaises qui se déclinent dans la fabuleuse tenue d'apparat du prince Yamadori, les camaïeux de gris qui habillent les tenants de la tradition que sont le bonze et Suzuki, le sublime camaïeu d'indigo des membres du chœur d'Angers Nantes Opéra ou encore les superbes kimonos de Cio Cio San. Sublimés par la délicate gestique due à Mattia Agatiello, ces derniers rappellent naturellement les ailes du papillon, le théâtre traditionnel japonais, mais surtout, parent la jeune femme d'une grâce un peu étrange, celle d'un monde mystérieux, qui est sans doute pour beaucoup dans la fascination qu'éprouve Pinkerton.


 © Martin Argyroglo

L'utilisation de la calligraphie tout au long de l’œuvre accentue la référence à des codes indéchiffrables. Les idéogrammes encrés régulièrement par Suzuki disent le poids de la tradition, le sérieux de l'engagement marital pris par Butterfly tandis que l'enseigne américaine n'en perçoit absolument pas la portée. Ce contrat de mariage intervient visuellement à plusieurs reprises dans le récit, sali par un bol d'encre rouge renversé, amendé par les protagonistes, il est palimpseste témoin de la vie brisée de l'héroïne...

Anne-Sophie Duprels se glisse avec aisance dans le rôle de Madame Butterfly qui l'accompagne depuis ses débuts. Elle lui offre la brillante palette de ses graves soyeux, de ses médiums percussifs et d'aigus éblouissants lorsqu'ils assument leur brillant. Gracieuse, mutine, vibrionnante de jeunesse et d'innocence, elle est déchirante en femme brisée par l'inconséquence masculine.

Elle pourrait proposer bien plus de vulnérabilité encore, et une meilleure intelligibilité du texte dans le registre aigu, si l'Orchestre National des Pays de la Loire se faisait moins démonstratif : le son est opulent, les pupitres précis et les thèmes d'une grande clarté sous la baguette rigoureuse de Rudolf Piehlmayer avec des moments particulièrement prenants comme l'ouverture du troisième acte au souffle indéniable. Mais le volume s'avère trop souvent excessif dans le petit théâtre à l'italienne qu'il connaît pourtant bien pour y avoir dirigé avec succès Lohengrin et le Vaisseau Fantôme.

Sébastien Guèze en est plus gêné encore que sa partenaire et force un timbre par ailleurs magnifiquement solaire au beau métal, privant Pinkerton des mezza voce qui ajouteraient à la sensibilité de son interprétation.

Autour du couple gravitent deux très touchants confidents qui tentent de mettre en garde Cio Cio San depuis les rivages de leurs traditions respectives avant de l'accompagner avec compassion sur le chemin de la lucidité et du renoncement. Manuela Custer est une émouvante Suzuki toute de droiture et de retenue au timbre riche et généreux.

Sharpless trouve en Marc Scoffoni un interprète à la projection sonore et expressive, à la diction toujours irréprochable qui donne au consul autant de réserve que d'humanité.

Les seconds rôles sont impeccables ; Jiwon Song, impérial en Prince Yamadori, Ugo Rabec puissamment austère en Bonze, Sophie Belloir pertinente et sensible en Kate Pinkerton tandis que Gregory Bonfatti a tout du fantaisiste avec son timbre clair volontairement outré, ses lunettes de soleil et sa coiffure improbable qui font ressembler son Goro à un cafard malfaisant.

Cette version à la belle esthétique traditionnelle rayonnera largement hors des murs de l'institution le 16 mai prochain pour l'édition 2022 des opéras sur écran(s).

 

 

 

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