Retour au chant !

Mahler, 4e Symphonie - Paris (Radio France)

Par Clément Taillia | mer 30 Septembre 2020 | Imprimer

Un retour à Haydn, la Quatrième Symphonie de Gustav Mahler ? On le dit souvent, et on le pense spontanément, à écouter l’aimable dialogue orchestral qui ouvre le premier mouvement, la tonalité mesurée de l’ensemble, le relatif traditionalisme aussi, de la structure en quatre mouvements. Tout cela forme une œuvre qui semble se retourner vers la Première Ecole de Vienne au lieu d’annoncer l’avènement de la Seconde. A première vue seulement, veut nous signifier Mikko Franck, qui préfère, au contraire, souligner ce que Mahler a caché de moderniste sous les ors du classicisme. Programmer en ouverture de concert l’Adagio céleste de Rautavaara, qui fait écho, avec ses longs aplats de cordes épurées, au Ruhevoll de la Quatrième Symphonie, était déjà éloquent à cet égard. Le directeur musical du Philharmonique de Radio France, récemment renouvelé dans ses fonctions jusqu’en 2025, privilégie ainsi la lisibilité des plans sonores et des séquences instrumentales, toutes caractéristiques généralement associées à ce que l'on a tendance à nommer les « lectures analytiques ». Si l’élan du Bedächtig initial, que l’on voudrait irrésistible, peut pâtir de ce traitement, le deuxième mouvement, avec ses ellipses, ses interruptions et son violon désaccordé, trouve dans cette esthétique quasi-expérimentale une voix percutante, entre Berg et Weill.

Après ces distorsions, ces dissonances et ces grimaces, les deux derniers mouvements recherchent bien l’apaisement que Mahler avait inscrit dans le « programme » initial qu’il avait rédigé lors de la préparation de la Quatrième Symphonie. Le Ruhevoll, d’une sobriété bienvenue, aurait pourtant mérité une meilleure balance orchestrale, les trompettes et les cors (pas toujours justes) écrasant quelque peu les bois. « Das himmlische Leben », enfin, nous offre quelques minutes de chant qui, en cette période de vents contraires, ne se refusent pas. Surtout quand il s’agit du chant de Jodie Devos, dont on se doutait qu’elle avait tout – les qualités de timbre et de phrasé, l’équilibre des registres, mais aussi le fruité, la jeunesse et le mordant – pour faire de ce final un beau moment. Assistant la vielle au même concert dans la cathédrale de Laon, notre collègue Marcel Quillévéré a pointé quelques problèmes de tessitures ; pour notre part, dans l'acoustique de l'Auditorium de Radio-France, dont le mur de scène renvoie un son frontal aux premiers rangs d'orchestre, la soprano nous a semblé aussi à l’aise dans ces pages que chez Offenbach, séduisant d’entrée de jeu, donnant aux mots un relief littéral et une animation qui auraient presque leur place sur une scène d’opéra. Voltaire disait d’une loi que « l’interpréter, c’est toujours la corrompre » ; il en va peut-être de même pour certaines musiques. Ici, c’est un premier degré assumé qui domine, un premier degré bienvenu pour ce Lied, que Mahler a projeté de confronter à son pendant, « Das irdische Leben », présent dans le corpus du Knaben Wunderhorn. La tranquilité, l'apaisement, la foi se vivent mais ne s'expliquent pas ; il fallait la sincérité et le naturel sans affectation de Jodie Devos, sa capacité à soutenir et varier les lignes de chant aussi, pour nous offrir ce formidable retour à l’innocence, à défaut d’un retour à Haydn !

 

 

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