Le temps de la moisson

Mahler, Das Lied von der Erde - Casadesus

Par Dominique Joucken | sam 30 Janvier 2021 | Imprimer
Tous les mahlériens de la terre seraient bien inspirés de brûler de l’encens à Radio France. C’est la station qui a eu l’idée d’enregistrer ce programme donné à Saint-Denis en 2008, et qui dormait dans les tiroirs depuis. La notice d’accompagnement reste muette sur les raisons de ce sommeil, ainsi que ce qui y a mis fin, mais finalement peu importe. Evidence publie ces bandes, dans une prise de son impeccable, et les mélomanes peuvent se délecter de cette lecture qui brille d’abord par son orchestre.
 
C’est qu’après 32 ans passés à forger son instrument à Lille, Jean-Claude Casadesus peut exhiber fièrement une phalange qui, partie de presque rien, est passée en 3 décennies au rang de Rolls-Royce symphonique. Dans une partition d’une telle complexité, marquée par les plus grandes baguettes et les orchestres les plus prestigieux, le compliment n’est pas mince. Comment expliquer ce miracle ? Par le souci du chef de faire autrement que ses illustres prédécesseurs. Si le raffinement sonore étalé par l’ONL est comparable avec celui du Concertgebouw ou du Wiener Philharmoniker, l’usage qu’en fait Casadesus n’est pas du tout comparable avec celui des stars type Bernstein, Rattle ou Karajan.
 
Loin de faire rutiler ses pupitres, qui ne demanderaient pourtant pas mieux, il s’attache à une narration la plus fluide et la plus naturelle possible, qui fait de la musique de Mahler un objet plus accessible qu’a l’accoutumée. Le son devient le véhicule d’une pensée plus qu’une fin en soi.Tout s’écoule avec évidence, et les sentiments portés par le texte sont rendus avec une spontanéité qui nous change des lectures « torturées » à la mode ces dernières années. Cette simplicité n’empêche pas la sophistication et la mise en valeur de certains détails : les trompettes au I, la mélopée des violoncelles au II, la richesse des percussions au III, qui ont rarement sonné aussi authentiquement chinoises … Les amateurs de coquetteries orchestrales recevront leur lot de pépites, mais ces joliesses ne font jamais perdre à Casadesus le fil de son discours, et il mène l’œuvre à bon port avec une fermeté de ligne et une clarté qui sont finalement très françaises dans l’esprit.
 
Les chanteurs n’offrent pas le même niveau d’accomplissement, ce qui empêchera de mettre le présent CD sur les plus hautes marches du podium. Rien d’indigne toutefois. Clifton Forbis possède de l’ampleur, de l’héroïsme et un beau métal dans la voix. Mais on le sent à la peine dès son « Trinklied », et l’effort restera perceptible tout le long du concert, jusqu’a gêner un « Trunkene im Frühling » qui le voit plus d’une fois frôler l’accident. Un enregistrement studio aurait probablement permis au ténor d’offrir une prestation supérieure. Le problème est inverse avec Violeta Urmana, qui délivre tout du long un chant impeccablement assis, avec des registres d’une égalité confondante. Mais peu d’émotions dans ce velours, encore moins de fêlures. Si on ajoute à cela un timbre qui, quoique beau, n’a jamais été très personnel, le bilan est un peu faible en comparaison des grandes contraltos qui se sont signalées dans cette partie. Il faut cependant souligner l’harmonie entre cette ligne de chant très classique et la conception apollinienne de Casadesus.
 
Malgré des réserves, voici donc une nouveauté qui compte son lot d’atouts, et qui vient significativement étoffer une discographie riche de plus de 100 versions. Ce disque sonne aussi comme le bilan d’une époque a l’ONL. Espérons qu’Alexandre Bloch maintienne l’orchestre à ce niveau d’excellence pour de longues années encore.

 

 

 

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