La belle endormie

Mahler : Symphonie n°4 - Paris

Par Yannick Boussaert | lun 11 Mars 2019 | Imprimer

Les derniers frimas de l’année semblent derrière nous, les giboulées sont bien au rendez-vous et la Philharmonie de Paris en a subi quelques fâcheuses conséquences pour ce concert de l’Orchestre Philharmonique de Radio France. Yuri Temirkanov s’est fait porter pâle et est remplacé par Michael Sanderling, et une note glissée dans le programme de soirée nous apprend que Rachel Harnisch atteinte d’une « infection respiratoire aigüe » consent à assurer malgré tout son intervention dans le dernier mouvement de la IVe symphonie de Mahler. Comme si cela ne suffisait pas, un accident avec le cor anglais du Philharmonique retarde le début de la symphonie qui ne doit son salut qu’à un prêt de l’Orchestre de Paris.

Valeur sûre, Gil Shaham avait ouvert le concert de son Stradivarius « Comtesse Polignac » dans une interprétation aussi virtuose que délicate du Concerto pour violon de Beethoven. Le Philharmonique de Radio France est dirigé de manière fort solennelle, sans aucune lourdeur, par le chef allemand. Cette direction un rien alanguie, fluide, déploie un tapis de corde duveteux qui fait ressortir d’autant mieux la douceur évanescente du toucher du violoniste israélo-américain. Surtout l’orchestre démontre une cohésion parfaite, au-delà de la qualité des pupitres, du meilleur augure pour la symphonie à suivre. Entre-temps, Gil Shaham offira deux gavottes en bis, dont une jouée en totale complicité avec le premier violon Nathan Mierdl.

La symphonie retrouve ce geste clair à la lenteur souveraine qui distille parfois un élégant ennui dans le premier mouvement, malgré un orchestre toujours aussi affûté. Quelques bourrasques pourtant traversent ponctuellement cette pastorale trop calme. Au moins est-elle colorée avec brio par le chef et des solistes de qualité (cor anglais, clarinette et clarinette basse, premier violon). Le deuxième mouvement peine lui aussi à embrasser toute l’ironie que l’écriture mahlérienne recèle. Le ruhevoll  résonne comme une berceuse, douce mais qui ne sait pas rentrer dans les troubles plus obscurs du songe et refuse toute vulgarité, comme les glissandos prévus aux cordes. Le songe glisse vers un final de mouvement lumineux, aussi majestueux que maîtrisé, au tempo si lent que le legato en disparaît tout à fait. Dans le dernier mouvement, affaiblie, Rachel Harnisch se réfugie dans un medium charnu, confortable pour son état de santé, autour duquel elle construit une manière de diseuse et une ligne toute mozartienne. L’aigu est négocié plus que précautionneusement au détriment de la valeur des notes. Qu’importe, la soprano tient bon et sauve cette deuxième partie de concert. Sûrement faut-il davantage retenir son timbre, qui fait penser à celui, soyeux, d’Anja Harteros en début de carrière, et considérer que son chant diminué fait ce soir pencher cette IVe symphonie vers l’évocation d’une belle endormie. 

 

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