Une émotion en demi-teintes

Messa di Gloria - Paris (TCE)

Par Brigitte Maroillat | sam 14 Mai 2022 | Imprimer

Le Théâtre des Champs-Elysées n’a pas fait salle comble hier. C’est en effet devant un parterre et des balcons clairsemés que s’est déroulée la soirée. Pourtant, ce programme entièrement dédié à des œuvres de jeunesse de Giacomo Puccini était des plus prometteurs, avec de surcroît  Ludovic Tézier, qui draine en ces temps tous les suffrages et entraine dans son sillage toute une nuée d’admirateurs. En complément de la Messa di Gloria, pièce centrale de ce goûtu menu puccinien, étaient également proposés d’autres mets savoureux du jeune compositeur, tels que le Scherzo per archi, le Capriccio Sinfonico, et Crisantemi. Pour servir cette soirée, l’Orchestre Philharmonique du Luxembourg  sous la direction de Gustavo Gimeno, le Chœur Orfeó Català  et deux voix de premier plan, le ténor Charles Castronovo et notre baryton précité.

En 1880, Puccini alors âgé de vingt-deux ans s’essaie à l’écriture pour quatuor à cordes, tentative dont il nous reste notamment un Scherzo. Composé en 1883, le Cappriccio Sinfonico témoigne déjà de la volonté du jeune compositeur de faire évoluer la tradition italienne de la mélodie pour l’amener vers plus de modernité. Sept ans plus tard, en 1890, il écrit, en une nuit, une pièce pour cordes, Crisantemi, une élégie à la mémoire d’un ami, le duc Amédée de Savoie. Ce sont toutes ces œuvres assez méconnues qu’il a été réjouissant d’entendre hier soir, même s’il manquait à la prestation de l’orchestre, sous la direction uniforme de son chef, cette émotion qui habite les œuvres du compositeur italien, « ces passions humaines, l’amour et la douleur, le sourire et les larmes » qui selon ses propres termes devaient « l’empoigner et le secouer ».

En première partie, le travail de précision de Gustavo Gimeno met très clairement en lumière les influences, essentiellement wagnériennes et verdiennes, qui animent Puccini à cette époque. Malheureusement, l’exposé orchestral très linéaire et didactique que le chef nous offre ici laisse peu d’espace à la dimension émotionnelle, surtout dans le superbe Crisantemi. C’est d’ailleurs sous le sceau de cette émotion trop contenue que se déroulera la quasi-intégralité de la soirée. Certes les phrases musicales sont articulées avec application, mais à travers des couleurs tièdes et froides, laissant à l’auditeur l’empreinte d’un manque d’énergie, d'audace et d’engagement, peu approprié à des œuvres de jeunesse pétries de fougue et de luxuriance.

Dans la seconde partie, avec la Messa di Gloria, cette émotion tant absente musicalement, viendra finalement des voix, du chœur d’abord, impérial, d’une très belle homogénéité, et du duo vocal, ensuite, qui libèrera les énergies et emportera l’auditeur. En fin musicien, et avec une technique irréprochable, Charles Castronovo est impressionnant de constance et d’engagement. La voix, magnifiquement timbrée, est dotée d'harmoniques et de couleurs riches et nuancées et de superbes effets. On aurait toutefois souhaité que le ténor se laisse davantage saisir par la musique et pour ce faire qu’il se détache quelque peu de la partition. Ludovic Tézier, fidèle à lui-même, livre un Benedictus remarquable. La diction et la projection sont parfaites. Voix d’ombre et de lumière, le baryton est dans une émotion vraie avec ce qu’il faut de solennité, sans toutefois paraître distant. Le duo de l’Agnus Dei est servi par les deux chanteurs dans une totale synergie et constitue d’ailleurs l’un des rares moments de la soirée où l’ensemble – chœur, orchestre, voix – trouve enfin l’osmose. Dommage qu’il eut fallu attendre ces ultimes moments de la soirée pour être enfin emporté par l’émotion. Et les voix y sont à l'évidence pour beaucoup…

 

 

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