Les sourires de Mozart et de Messiaen

Mozart / Messiaen (Jeannin) - Saint-Denis

Par Alexandre Jamar | jeu 01 Juin 2017 | Imprimer

Lorsque l’Orchestre Philharmonique de Radio France créait en 1991 la pièce Un sourire de Messiaen, le compositeur justifiait le titre de son hommage à Mozart par les mots suivants : « Malgré les deuils, la souffrance, la faim, le froid, l’incompréhension et la proximité de la mort, Mozart souriait toujours. Sa musique souriait aussi. C’est pourquoi je me suis permis, en toute humilité, d’intituler mon hommage Un sourire ». Cet hommage de Messiaen au maître de Salzbourg témoigne de la profonde admiration de la musique du premier pour le second, justifiant au passage le tandem de ce concert du 1er juin à la Basilique de Saint-Denis. Aux Vêpres solennelles et à la Symphonie concertante répondent les Trois petites liturgies, le tout encadré par ce même Philharmonique qui créait Un sourire.

Avouons que nous avons eu quelques inquiétudes sur la soirée dès l’ouverture des Vêpres: malgré une battue ferme et précise, la direction de Sofi Jeannin restait trop homogène et n’apportait pas les contrastes nécessaires à la réussite de la pièce. Le même constat vaut pour le Chœur de Radio France qui, bien que n’ayant pas de défauts majeurs d’intonation ni de mise en place, ne semble pas être capable de dynamiques suffisamment diverses, s’enfonçant ainsi dans sa propre inertie. Du côté des solistes (piochés dans le chœur), le bilan est aussi en demi-teintes. Le soprano de Karen Durand ne manque pas de charme ni de fraîcheur, mais un manque de projection et de présence dans le grave l’empêche d’emplir pleinement le volume de la basilique. Il en va de même pour l’alto d’Elodie Salmon qui peine à percer dans les brèves interventions que lui autorisent la partition. Le ténor de David Lefort est brillant (parfois trop, comparé à ses collègues solistes), mais montre des signes de tension dans l’aigu. Saluons en revanche la belle basse colorée de Grégoire Guérin.


© FSD / Ch. Fillieule

Avec la Symphonie concertante, les pupitres de l’orchestre se vident un peu, et la soirée peut reprendre avec un effectif plus compact. C’est alors un tout nouveau monde qui s’ouvre à nous. Débarrassé de son inertie, l’orchestre retrouve sa diversité d’articulation et sa transparence des timbres qui nous faisait jusqu’à présent défaut. La battue de Sofi Jeannin ne perd pas sa précision mais semble s’autoriser plus de jeu sur les accents et sur les contrastes dynamiques, chassant les souvenirs mitigés qu’elle avait laissés dans les Vêpres. Renaud Capuçon et Adrien La Marca proposent une lecture radieuse de cette Concertante. Même si le dialogue ne semble pas être tout à fait installé dans les premières phrases, la synergie entre les deux artistes se met en mouvement et ne les quittera pas jusqu’à la fin de leur interprétation. En témoigne la cadence du premier mouvement, où l’on a l’impression d’entendre un quatuor à cordes entier au lieu de nos deux musiciens. Au jeu brillant et classe de Capuçon répond le timbre plus profond de La Marca, contraste surtout frappant dans l’Andantino central. 

Quittons l’orchestre symphonique classique pour les Trois petites liturgies de la présence divine. Ces trois méditations sur la présence de Dieu font appel à un orchestre de chambre multiforme: vibraphone, tam-tam, cymbales diverses, maracas et célesta répondent à la section des cordes et aux deux solistes instrumentaux: le piano et les Ondes Martenot (Messiaen oblige). Momo Kodama, pianiste spécialisée dans la musique contemporaine et férue du répertoire de Messiaen, se charge sans problème du piano-oiseau, avec un jeu puissant mais toujours clair et nettement dessiné. Les interventions de l’Onde Martenot suave de Valérie Hartmann Claverie achèvent de nous enchanter. Magistralement préparé pour l’évènement, le chœur féminin de la Maîtrise de Radio France fait des merveilles. A l’articulation précise de chaque mot s’ajoute un intonation sans faille dans cette partie qui sollicite énormément le registre aigu. La direction de Sofi Jeannin est ici à son comble de précision. Les métriques irrégulières et valeurs ajoutées de la partition ne présentent aucune difficulté pour elle, ce qui lui permet de se concentrer pleinement sur les couleurs et textures de la partition. Les cantilènes réjouies (« Il est parti le Bien-Aimé… ») répondent aux textures fourmillantes (« Violet-jaune… ») et les vocalises extatiques (« Vous qui parlez en nous… ») achèvent de fixer sur nos lèvres le sourire contemplatif de Messiaen et de ses couleurs.

 

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