In memoriam Jean-Claude Malgoire

Musique sacrée et découverte - Boucherville

Par Maurice Salles | mar 05 Juin 2018 | Imprimer

Partenaire du Festival Classica depuis 2012, Jean-Claude Malgoire aurait dû y diriger un oratorio retrouvé dans les archives de la Bibliothèque Nationale, œuvre de Sigismund Neukomm. Ce compositeur aujourd’hui bien méconnu a pourtant été, durant près de cinquante ans, une figure de la vie musicale internationale. Né à Salzbourg en 1778, élève de Michael Haydn qui y tenait l’orgue de la cathédrale depuis le départ de Mozart, il poursuit ses études à Vienne en 1797 et y devint le disciple, puis l’homme de confiance de Joseph Haydn. Après avoir été maître de chapelle  à Saint-Pétersbourg, puis compositeur et chef d’orchestre à Stockholm, il revient à Vienne en 1808. Après la mort de son maître en 1809 il s’installe à Paris en 1810 et il y mourra en 1858. Entretemps sa vie aura tenu du roman : pianiste de la puissante famille de Talleyrand il suit le diplomate au Congrès de Vienne en 1814 et y fait jouer un Requiem à la mémoire de Louis XVI qui lui vaut la faveur de la Restauration. De 1816 à 1821 il est membre d’une mission diplomatique au Brésil ; il voyagera par la suite en Italie, en Belgique, en Hollande, en Angleterre, en Algérie, dans le grand-duché de Hesse, en Autriche, en Suisse. Partout où il passe il diffuse les œuvres de Haydn et de Mozart, dont le dernier fils a été son élève au piano et devant la statue duquel il dirigera à Salzbourg en 1842 sa version du Requiem inachevé.


L'église de La Sainte-Famille à Boucherville, cadre du concert hommage à Jean-Claude Malgoire © DR

Pourquoi est-il tombé dans l’oubli ? Probablement parce que son œuvre est essentiellement d’inspiration religieuse et n’a pas recueilli l’onction du succès public des compositeurs d’opéra. Peut-être aussi parce que Neukomm, fidèle à l’enseignement reçu, n’a pas cherché à s’en émanciper et que sa musique risque de pâlir auprès de celle des maîtres qu’il s’est choisi. Il n’en reste pas moins que cet oratorio Christi Auferstehung, daté de 1828, se révèle d’une surprenante séduction, confirmant l’intuition de Jean-Claude Malgoire. Le manuscrit déniché à la Bibliothèque Nationale de France par Vincent Boyer est pour orchestre de chambre, chœur et trois solistes. Le texte a probablement été établi à partir des récits des divers évangélistes. Après une introduction orchestrale expressive à la manière du Haydn des Sept dernières paroles du Christ sonne un récitatif soutenu par les cordes où l’exposé du baryton, dans la voix sonore et ferme de Marc Boucher, précède un Alleluia d’une séduction immédiate et durable, entre accents mozartiens, mélodie centrale et reprise en forme de fugue jusqu’au final monumental. L’interprétation engagée des artistes du chœur La Petite Bande de Montréal n’est pas étrangère à l’impact de cette pièce, qui a permis d’apprécier la netteté, la cohésion, les nuances et l’équilibre des voix. Le récitatif suivant débute par une mélodieuse introduction aux cordes, où la voix du ténor Antoine Bélanger s’insère souplement et clairement, relayée par le baryton d’une éloquence persuasive, sur le commentaire de la clarinette et de la flûte. Dévolu au soprano Laetitia Grimaldi, qui trouve ici l’engagement lié à sa victoire de l’an passé au concours de mélodies françaises organisé par le Festival Classica, il lui permet d’exposer la clarté et la fermeté d’une voix vibrante dans une mélodie qui nous semble curieusement proche de celle d’Agathe dans Le Freischütz  et dont la reprise s’orne des volutes d’une clarinette séductrice. Annoncé comme récitatif, le passage suivant devient, dans l’interprétation saisissante de Marc Boucher un arioso développé comme un air de bravoure, dramatique et coloré, où passent des échos de Don Giovanni et qui met en lumière l’expressivité, l’étendue et l’impact de la voix. Un chœur surgit alors, où les trombones éveillent le souvenir du Requiem mozartien, dramatique, contrasté, montant vers l’éclat d’une conclusion solennelle. Lui succède un air pour ténor qui fleure son Tamino, remarquablement interprété par Antoine Bélanger, tout en nuances. Un bref récitatif pour le soprano précède ensuite un chœur qui se déploie sur la pulsion des percussions et des cuivres et la scansion des violons. Les soprani planent sur le tapis des voix masculines, c’est d’un bel effet. Le trio des solistes qui suit semble s’inspirer de La flûte enchantée. Il précède les deux chœurs qui annoncent la fin : le premier repose sur des contrastes sonores, tandis que le deuxième est une fugue où voix féminines aériennes et voix mâles plus lestées s’entrelacent en un bouquet final. Est-ce l’effet de confort induit par les rapprochements qu’il est loisible d’effectuer, on se sentirait prêt à réentendre l’œuvre, tant la découverte a été plaisante.

Après la pause, place au grand aîné, avec La Messe du couronnement de Mozart. Caroline Gélinas, mezzosoprano, se joint aux trois solistes. Le « Kyrie » initial retentit d’emblée avec la conviction du chœur où l’entrée du soprano et du ténor vient exprimer la foi par la beauté de la ligne et du son. « Christe eleison » pesant, « Kyrie eleison » implorant, l’interprétation est nuancée à souhait. Dans le « Gloria » successif on admire la vigueur du chœur et sa rigoureuse netteté, et l’on goûte le mariage des timbres des voix solistes. Le « Credo » tire sa force des accents contrastés qui en font une proclamation, et sa séduction du quatuor équilibré, tandis que se profile déjà la comtesse des Nozze. Déploration, élan, triomphe, toutes les nuances du texte sont éclairées, et les voix solistes réparties en duos les épousent avec une délicieuse souplesse, tandis que les éclats interrogent sur la destination finale de la messe, célébration d’un catholicisme de combat à travers le culte marial ou pompe d’une cérémonie royale. « Sanctus » rayonnant, « Benedictus » dont les entrelacs vocaux anticipent le trio des masques de Don Giovanni tandis que l’orchestration semble déjà créer l’atmosphère religieuse du dernier acte des Nozze , puis « Agnus Dei » où l’on entend déjà le « Dove sono » et où Laetitia Grimaldi expose sa voix charnue et sa longueur de souffle, avant le « Dona nobis pacem » où le quatuor des solistes exhale la requête ultime de l’humanité. La fugue finale couronne la liturgie avec le brillant nécessaire et attendu. Le chœur et l’orchestre ont confirmé les qualités évidentes démontrées dans l’oratorio. Martin Dagenais, qui a accepté la lourde tâche de se substituer à Jean-Claude Malgoire, a-t-il été influencé par Hervé Niquet, auprès de qui cet organiste, baryton, chef de chœur – il dirige La petite Bande de Montréal depuis 2013 – est venu se perfectionner ? Sa direction de la Messe nous a semblé parfois renforcer les accents à la manière vigoureuse du bouillant directeur  du Concert Spirituel. Plus globalement elle est très précise et attentive aux chanteurs.

Sous la coupole de l’église de La Sainte-Famille de Boucherville, le festival Classica a ainsi rendu un bel hommage au musicien disparu. Commencée par une allocution de Philippe Brunet, l’ancien maire de Saint-Lambert sous le mandat duquel le partenariat entre Jean-Claude Malgoire et le Festival Classica débuta en 2012 à l’instigation de Marc Boucher, pour s’approfondir d’année en année et se transformer en un lien pérenne, cette soirée musicale, entre découverte et célébration, a illustré pieusement la devise du Québec : « Je me souviens » en mémoire de l’ami disparu. Des micros ont capté l’évènement mais nous ne savons rien d’une diffusion éventuelle. Les curieux pourront entendre l’oratorio de Neukomm lors des concerts à Tourcoing et à Versailles.

 

 

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