Succès pharaonique

Aida - Rome

Par Cédric Manuel | ven 27 Février 2015 | Imprimer

L’impressionnante salle Sainte-Cécile du Parco della Musica conçu au début des années 2000 par Renzo Piano n’avait pas assez de fauteuils pour accueillir tous ceux qui auraient voulu assister à cette représentation exceptionnelle. Prenez en effet l’un des opéras les plus populaires de Verdi (même si l’on se trompe très lourdement en y voyant une sorte de péplum spectaculaire), convoquez rien moins que les meilleures voix d’aujourd’hui pour ce répertoire, mettez-les sous la direction d’un des rares chefs à savoir créer le drame de ses seules mains, assaisonnez d’un peu de sensations fortes avec quelque fanfare chevronnée et vous obtenez l’événement lyrique romain  voire italien de l’année 2015.

Cette représentation exceptionnelle vient clore plusieurs jours de sessions d’enregistrement d’une prochaine intégrale du chef d’œuvre de Verdi et Jonas Kaufmann soulignait lui-même à l’auteur de ces lignes il y a quelques jours, qu’il attendait beaucoup de ce travail tant la distribution lui semblait à la hauteur de l’enjeu. Interrogé lui aussi juste après la générale, Ludovic Tézier n’était pas moins enthousiaste sur le niveau musical de l’ensemble. Tant de perspectives alléchantes pouvaient risquer de décevoir l’auditeur impatient. Autant dire d’emblée qu’il n’en a rien été.

Commençons brièvement par dire, en attendant de voir une version scénique à l’affiche plus modeste à l’opéra de Rome en avril, qu’Aida ne souffre pas nécessairement qu’on ne la mette pas en scène. La lourdeur mégalomane de certains ont en effet pu longtemps faire vivre l’accusation de grandiloquence pompière dont souffre parfois l’œuvre. Le concert permet enfin de rendre pleinement justice à une partition plus raffinée qu’on le croit, jusqu’aux derniers accords qui s’éteignent dans un souffle. L’excellente acoustique de la salle fait d’ailleurs merveille pour en discerner tous les sortilèges.

Mais l’acoustique ne fait pas tout. On ne répétera jamais assez combien l’orchestre de l’Académie Sainte-Cécile de Rome compte parmi les meilleures formations d’Europe et ce n’est pas le moindre mérite de son directeur musical depuis 10 ans cette année, sir Antonio Pappano, de lui avoir rendu son lustre d’autrefois, en particulier dans le répertoire symphonique. Mais le Britannique est aussi le grand chef lyrique que l’on sait. Sans baguette, comme il en a désormais pris l’habitude à Rome, il dessine littéralement la partition sous nos yeux, fait naître et progresser le drame sans aucune baisse de tension, sans céder en rien à la tentation de la facilité, mais sans cacher pour autant ni la violence, ni la grandeur de certaines scènes. L’orchestre brille de mille feux, avec une remarquable clarté et des instrumentistes de très grande classe : les bois, par exemple, se couvrent de gloire. L’accompagnement par le hautbois de « Qui Radamès verrà », pour ne prendre qu’un exemple, est un modèle de poésie nostalgique. Les cordes sont tout simplement somptueuses ; les percussions parfaitement dosées et jamais outrancières ; les cuivres, avec l’appui de l’imposante et très efficace fanfare de la police d’Etat, réussissent le tour de force de ne pas tout écraser sur leur passage. On pourrait citer tous les pupitres. Attentif au moindre détail, Pappano ne s’attarde pas. Il fait chanter son orchestre tout autant que ses solistes au service du drame. Le ton est donné dès le prélude, aérien, mais implacable.

Il faut également rendre aussi d’emblée hommage à l’un des meilleurs chœurs qui soit. D’une parfaite homogénéité, il donne le meilleur de lui-même dans les tutti mais surtout dans les moments plus intimes, plus recueillis, dont l’exemple le plus saisissant est l’invocation d’Isis au début du troisième acte. Donika Mataj, artiste du chœur, donne sa voix à la Grande-prêtresse et démontre à elle seule que ce chœur est composé d’artistes de très haut niveau.

Votre serviteur aura rarement entendu une distribution aussi homogène et à un tel niveau. Mais incontestablement, les grands triomphateurs de la soirée sont le Radamès de Jonas Kaufmann et l’Amnéris d’Ekaterina Semenchuk. Le ténor munichois nous a semblé soucieux de ménager ses effets, de ne pas en faire des tonnes. Mais que dire des pianissimi dont il est capable, de cette ligne si bien tenue, de cette longueur de souffle, de cette puissance dans les aigus qui subjuguent décidément plus que jamais ? L’acteur ne tarde pas à rejoindre le chanteur, donnant plus de relief encore à une interprétation particulièrement humaine de Radamès, chef de guerre certes ambitieux mais dont il illustre les doutes et les fractures par des nuances remarquables. Tout juste pourra-t-on reprocher une diction parfois moins soignée que chez ses partenaires. Ekaterina Semenchuk est Amnéris. Elle en est le personnage, tour à tour souveraine orgueilleuse, amoureuse blessée puis désespérée. Elle brule littéralement les planches malgré le relatif statisme de la version de concert. Ce serait déjà fort impressionnant mais il faut ajouter à cela une voix de bronze saisissante, qui se promène littéralement sur toute la tessiture, de graves profonds en aigus terribles, sans une faiblesse, mais avec quelle technique, quelle classe, quelle clarté ! Aux saluts, la salle croule littéralement sous les vivats. Le public romain ne s’y est pas trompé.

Déjà sur les cimes, nous aurions pu nous contenter d’écouter tout ceci sans avoir besoin de beaucoup plus. Mais décidément Rome réunissait ce soir du 27 février le très haut du panier. Amonasro impitoyable et déterminé, Ludovic Tézier apporte lui aussi, comme si souvent, son lot de clarté, sa diction sans faille et une autorité qui ne s’en laisse pas compter. Sa colère devant le refus d’Aida de pousser Radamès à la trahison déchaine littéralement la foudre et pas un instant il ne disparaît derrière les tutti de l’orchestre pourtant lui-même déchainé.

Après une entrée qui a paru un peu hésitante, la voix bougeant un peu, Erwin Schrott finit lui aussi par imposer son Ramfis, très sonore et soignant ses graves comme sa diction, même si on peut s’attendre dans ce rôle à une basse plus profonde. Le roi de Marco Spotti est très remarquable, parfaitement intelligible, avec cette voix très chaude, elle aussi parfaitement projetée qui nous avait déjà beaucoup plu lors d’un récent Rigoletto à l’opéra de Rome. Et il n’est pas jusqu’au messager de Paolo Fanale qui ne s’acquitte brillamment de sa brève intervention, malgré un timbre un peu nasal.

Reste l’Aida d’Anja Harteros. Chahutée par quelques rares huées très sonores lors des saluts, la soprano allemande a sans nul doute la voix du rôle et elle ne manque ni des nuances, ni de la puissance nécessaires. Son « Ritorna vincitor » est prudent mais sans défaut. Ce qui a pu surprendre, ou agacer, provient peut-être d’une forme de détachement, comme si elle observait un peu son personnage, qui apparaît d’abord faible et timoré. A noter cependant un léger accident dans « Cara patria », où un aigu à la limite du cri s’est avéré particulièrement désagréable à l’écoute, comme s’il avait rencontré un plafond de verre, provoquant d’ailleurs un murmure dans la salle. Mais on s’incline devant la clarté diaphane du duo final dans lequel la soprano rivalise de finesse, de virtuosité et surtout de sensibilité. D’ailleurs sans doute est ce là l’empreinte qu’elle veut donner à ce personnage : son extrême sensibilité.

C’est lorsqu’on sort d’un tel spectacle que l’on mesure la chance d’y avoir assisté. Espérons que le disque sera à la hauteur de ce qui nous a été donné d’entendre ce soir et qu’on n’est pas près d’oublier.

 

 

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