Un diptyque bancal

Cavalleria Rusticana / Pagliacci - Salzbourg

Par Yannick Boussaert | lun 06 Avril 2015 | Imprimer

De Cavalleria rusticana ou de Pagliacci chacun a sa préférence ou les aime d’égale manière. Mais à Salzbourg, pour le festival de Pâques, c’est le premier qui l’emporte sur le second, tant pour la mise en scène que pour la direction. Aussi et peut-être surtout parce que, dans une double prise de rôle, c’est en Turiddu que Jonas Kaufmann convainc le plus.

Certes, son Canio s’incarne déjà d’une manière toute personnelle, celle d’un acteur crédible d’un bout à l’autre, et ce, d’autant plus que des caméras retransmettent sur des pans de décors, des gros plans du clown cocu. Personnel, son «  vesti la giubba » est loin de l’effet vériste, extérieur. L’émotion est ici plus intellectuelle, dans l’intelligence de la ligne musicale et du mot prononcé. Vocalement en revanche, le rôle le met à la peine notamment dans la tragique scène de théâtre dans le théâtre finale. Ce n’est pas une question de couleur vocale ou de technique. Jonas Kaufmann chante comme il sait le faire, timbre mordoré, sous contrôle permanent, parsemé de demi-teintes, d’éclats brillants dans l’aigu, sur le souffle tout le temps. Mais depuis son tréteau en hauteur, la voix ne passe plus guère et arrive diminuée, notamment tout le medium qu’on devine plus qu’on ne l’entend. 

Un peu plus tôt dans la soirée, Turiddu expose les mêmes qualités vocales et cette fois une émission et une émotion plus directes et immédiates. Les mêmes atouts scéniques crèvent l’écran – et ce n’est pas expression gratuite – toute la mise en scène visant à produire en live un film en noir blanc, manière de film muet avec bande son signée Mascagni, et l’on ne perd quasi pas une miette de l’aisance, de l’évidence du jeu du ténor allemand.

Là aussi le diptyque danse sur un pied plus que sur l’autre.  Le dispositif scénique imaginé par Philipp Stölzl pour les deux opéras est composé de six caissons rectangulaires disposés trois par trois sur deux étages. Ils sont très exactement au format 16/9e et peuvent être captés par des caméras disposées sur les cotés et le fond du parterre. Ils s’ouvrent, montrant soit des tableaux décoratifs – toits d’une ville industrielle pour le Mascagni ou roulotte et abords de la fête foraine pour le Leoncavallo – ou se ferment, offrant ainsi un écran vierge sur lequel le film peut être projeté. Il faut rappeler que Philipp Stölzl revient ces dernières années à la scène après s’en être écarté au profit du cinéma. Cavalleria rusticana se déroule dans un décor en noir et blanc auquel sont associés des costumes bicolores d’une variété et richesse remarquables. Sur les murs des caissons, des diagonales plus claires ou plus sombres figurent l’éclairage intérieur. L’effet est étrange de prime abord, mais il prend tout sont sens quand on regarde « le film », histoire de règlement de comptes amoureux sur fond de mafia urbaine. C’est donc bien à une double représentation qu’est invité le spectateur.

Le même dispositif est repris pour Pagliacci, dans des couleurs pastels ou vives, clownerie oblige. Mais après le cinéma muet qui sied à l’univers de ville mafieuse qu’il a voulu en lieu et place du village sicilien, Philipp Stölzl revient à une scène plus traditionnelle, au théâtre dans le théâtre et à la réception du spectacle. Ce sont plutôt les angles de vue différents sur l’action qui sont ingénieux. La foule regarde la scène vers la coulisse en bas, quand en haut, les tréteaux du théâtre font face à la salle, la roulotte des saltimbanques, sur le coté, étant coupée par le milieu. La vidéo dans tout cela n’apporte guère. Le théâtre et ses jeux de miroir auraient pu se suffire.


Jonas Kaufmann (Pagliccio) © Andreas J. Hirsch

Dernière béquille dans la paillasse, Christian Thielemann dirige l’opéra du napolitain sans grande inspiration mais avec la rigueur et la clarté qu’on lui connaît (voir Cappriccio a Dresde en novembre dernier). C’est bien plus chez le Livournais que le chef allemand et l’orchestre de la Staatskapelle de Dresde impriment leur marque, dessinant des couleurs et des contrastes saisissants qui font échos au film expressionniste se jouant sur scène.

Un mot enfin des autres interprètes de la soirée. Relative déception pour les Santuzza et Nedda de Liudmyla Monastyrska et Maria Agresta. La première est inintelligible, la diction faisant fi des consonnes, ce à quoi s’ajoute un médium par moment instable. La deuxième par manque de projection, même si le chant et le style sont ici bien plus châtiés. Rien à redire sur les quelques répliques de la Lola d’Annalisa Stroppa, la beauté plastique de l’interprète ne gâchant rien à l’écran. Stefania Toczyka, chante sa Mama Lucia, le dos quasi tourné au public (belle idée du metteur en scène) mais n’en marque pas moins les esprits à chaque occasion. Chez les hommes, Ambrogio Maestri en Alfio mafieux souffre quelque peu dans certaines notes de passage, tout en campant un chef de bande crédible. Dimitri Platanias ouvre le Prologue de Pagliacci avec brio avant d’être étonnamment en retrait en Tonio. Tanzel Akzeybek et Alessio Arduini séduisent également par leurs belles lignes et timbres clairs en Beppe et Silvio. Couronnement final, les Chœurs de la Staatsoper de Dresde et les Chœurs d’Enfants de Salzbourg sont au niveau du festival.

 

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