Radamès ! Radamès ! Radamès !

Aida - Munich

Par Yannick Boussaert | ven 25 Septembre 2015 | Imprimer

Foule, pas pressés, bruissements des étoffes et passionnés à la recherche d’un sésame pour entrer dans la Bayerische Staatsoper… Personne n’est dupe : si en ce soir de première le tout Munich s’est donné rendez-vous pour cette énième reprise d’Aïda telle que proposée par Christof Nel en 2009, c’est bien pour assister au premier Radamès scénique de l’enfant chéri du pays et ténor star, Jonas Kaufmann. Son succès était gagné d’avance, l’incarnation le confirme. Un bonheur ne venant jamais seul, le plateau et la fosse se surpassent pour atteindre d’égales hauteurs.

Jonas Kaufmann tout d’abord. Fait-il le diminuendo à la fin de Celeste Aida, comme au disque ? Question rhétorique ! Déjà, l’air entier résume tout le personnage et l’épaisseur que le ténor lui confère. Guerrier, il déclame avec véhémence. D’airain, la voix rayonne voire même frappe. Amoureux, le héros s’abandonne aux demi-teintes, notes filées, et aux piani où la fragilité du chef des armées sourd dans ce timbre de moire, de miel ou de chocolat. Imposant dans les ensembles où il rend crédible l’image du commandeur magnanime dans la guerre et son lot d’horreurs, c’est en deuxième partie qu’il renverse la salle. L’acte du Nil est électrique. Est-ce la fréquentation récente des rôles pucciniens qui magnifie à ce point son sens de l’épique et du drame ? La conclusion de cet acte laisse pantois tant l’engagement et surtout le volume se portent à un niveau encore non atteint chez le bavarois. « O terra, addio » enfin aura certainement replongé beaucoup de spectateurs dans les délices des duos du Don Carlo donné en ces mêmes lieux. Mais ce soir Aida a changé. Rome a gardé en partage Anja Harteros. Faut-il le regretter ? Partenaire idéale du chouchou de la soirée, Krassimira Stoyanova fait elle aussi ses débuts en princesse éthiopienne. A s’y méprendre tant la présence, la ligne, le sens inné de la nuance, la coloration de cette verdienne chevronnée sont à se pâmer. Le personnage prend vie servi par un médium chaud qui embaume l’espace et un aigu cristallin qui scintille, dénué de vibrato. Ligne et medium charnu sont aussi deux qualités d'Anna Smirnova. La mezzo russe déborde de puissance qu’elle épanche par torrents entiers tout en maintenant ses registres soudés. Sa palette est toutefois un peu moins riche que celle de ses deux comparses, peu mielleuse quand il faut tromper Aida, émoussée parfois quand il faut trancher en digne fille de Pharaon. Dans leur spectre vocal, les trois clés de fa se livrent un duel à distance. Noirceur du timbre et du costume pour Ain Anger qui met à profit sa fréquentation du répertoire allemand pour imposer un Ramfis tout en muscles ; ligne et couleurs de baryton-verdi pour l’Amonasro de Franco Vassallo dont on regrette la brièveté du rôle ; chaleur pour le Roi de Marco Spotti. Ce plateau vocal est un modèle d’équilibre qui s’étend aux chœurs puissants, incisifs, où chaque pupitre rivalise de beauté vocale, aux interventions soyeuses et tendres d’Anna Rajah (prêtresse), ou encore à l’urgence du récit du Dean Power (messager).


© Bayerische Staatsoper

Tension, lyrisme, douceur voici les trois pôles vers lesquels Dan Ettinger fait naviguer ses troupes. Il en résulte de forts contrastes. Les scènes lentes (le premier trio par exemple) ménagent un répit avant que soudain, le son se cristallise dans un orchestre redevenu massif. Les triomphes et autres ballets balancent entre subtilité et majesté. Toujours soucieux du volume sonore et de son plateau, le chef israélien confirme sa valeur dans ce répertoire italien, et peint sans exubérance une Aida rendue à sa vocation intimiste.

Sobriété aussi dans la proposition scénique de Christof Nel et de son équipe technique. A l’exception de quelques coiffes et accessoires qui donnent l’idée d’une Egypte intemporelle, les décors se présentent à la fois monumentaux et minimalistes : de grandes structures anguleuses amovibles délimitent les espaces scéniques sur un plateau tournant. Celui-ci donne à voir les à-côtés du récit : pillage, viols et tueries de la guerre ; procès de Radamès acculé par ses juges et le clergé dont les costumes et les sabres l'identifient à une milice. Une approche similaire à celle d’Olivier Py à Paris en somme, mais dépouillée de provocations et à l’écoute de la musique de Verdi. De l’absence de l’équipe aux saluts, on déduira que la direction d'acteur en est restée à la portion congrue et que le temps de répétition a été très limité. Si, bien que souvent la chorégraphie prend le relais dans les scènes de groupe, on rend hommage aux interprètes de la soirée qui auront su faire vivre le drame.

 

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