Inextinguibles flammes

Nuit espagnole - Orange

Par Brigitte Maroillat | sam 06 Juillet 2019 | Imprimer

Après la nuit russe, les Chorégies d’Orange nous invitent, cette année, à une promenade musicale en terres d’Espagne, rive natale du maitre de cérémonie de cette soirée, Plàcido Domingo. L’inoxydable légende de la scène lyrique, qui s’était déjà produit dans ce même programme aux Arènes de  Vérone en 2017 et à l’Opéra Royal de Muscat en 2018, entame ici une nouvelle traversée du répertoire qui lui tient à cœur, celui de la Zarzuela. Comme dans les escales précédentes, en Italie et au Sultanat d’Oman, Plàcido Domingo est accompagné de la soprano portoricaine Ana Maria Martinez, le ténor espagnol Ismael Jordi succédant, quant à lui, à Arturo Chacon-Cruz. Le programme proposé comporte certaines des plus célèbres zarzuelas du répertoire des XIXe et XXe siècle, notamment Luisa Fernanda et La marchenera de Federico Moreno-Torroba, La tabernera del puerto et La manojo del Rosas de Pablo Sorozábal. Souvent comparée à l'opérette, la Zarzuela est une fascinante fusion entre chants, scènes parlées et ballets, pétrie de références populaires et folkloriques typiquement espagnoles. Les histoires qui nous sont narrées ici, en arias, duos et trios, convoquent avec fougue les incendies des sentiments contrariés et joue avec un égal bonheur de l’ombre des passions auxquelles les chorégraphies de la Compañia Antonio Gades  donnent magnifiquement corps. Sous la direction de Stella Arauzo, les danseurs ont littéralement enflammé la scène notamment dans la Danse rituelle du fuego de El sombrero de tre picos de Manuel de Falla. Les atmosphères presque gitanes évoquées par la scénographie contribuent à recréer un climat particulièrement suggestif, entre élégance du geste et transports impétueux des corps.

A Vérone, le spectacle avait quelque peu souffert d’un manque de rythme, les pauses entre deux numéros, souvent trop longues, avaient donné un sentiment de dispersion et de parenthèse déconnectée du contexte. A Orange, un correctif a été à l'évidence apporté et les diverses séquences se sont enchainées avec fluidité. Les interprètes, par leur total engagement, ont assuré également une cohérence d'ensemble à un spectacle ici bien calibré. Tout a déjà été écrit sur le talent protéiforme de de Plàcido Domingo animé d’une inextinguible flamme dans l’écrin d’une vitalité hors norme. Interprète habité, l'artiste est également un musicien doté de l'exceptionnelle capacité à habiter chaque phrase avec un naturel confondant comme si les rôles avaient été écrits pour lui. Cela se vérifie dans tous les répertoires qu’il a abordés, y compris celui-ci, un rivage qu’il habite avec d’autant plus d’aisance qu’il est une part de lui, de son enfance à ses débuts sur scène. Plàcido Domingo a certes ici soigneusement choisi les airs compte tenu de ses possibilités vocales actuelles. Mais force est de constater que la voix n’a rien perdu de sa séduction. Doté encore d’une riche palette de couleurs, le chanteur cultive toujours l’art consommé des nuances, des  jaillissements de lumière aux ombres dramatiques, parfois nostalgiques, qui permettent de tisser toutes les émotions portées par les œuvres faites de passions, de chair et de sang. Et comme toujours, l’ardent interprète a soulevé à juste titre l’enthousiasme du public.

La longue collaboration d’Ana Maria Martinez avec un artiste comme Plàcido Domingo a, de toute évidence, porté ses fruits. Tant dans ses duos en synergie totale avec son ainé, que dans les arie,  la soprano occupe la scène avec une générosité comédienne. Qu’elle implore, se moque, s’emporte ou joue les ensorceleuses, elle reste elle-même, entière et sincère exclusivement vouée à la profondeur et à la crédibilité des personnages qu’il faut autant incarner que chanter. Les aigus souples jamais tirés, un timbre séduisant, des graves savamment colorés, s’abandonnant à une subtile morbidezza sans forcer le trait, donnent à son interprétation une belle séduction. Plus subtil que son prédécesseur, ismael Jordi  s'investit dans chaque romanza sans jamais rien lâcher. Il se jette dans la fournaise des passions avec une ardeur touchante.  Dans l’écrin d’un chant au style élégant, un phrasé parfait, avec une belle maîtrise des piani, le ténor nous offre ici une interprétation presque  bel cantiste de l’opérette espagnole.

A la tête de l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, Óliver Díaz met en valeur les couleurs chaudes et sensuelles typiques du style de zarzuela, donnant tout l’espace nécessaire aux voix en modulant la dynamique orchestrale. La soirée s'achève sous l'ovation du public, congratulant à la fois les interprètes mais aussi l’écrin d’un spectacle chatoyant et vivant à l’image de cette Espagne aux parfums et couleurs hypnotiques. Nous revient alors en mémoire ce vieux standard de la chanson d’antan, Sombreros et Mantille, « je revois dans un boléro, sous les charmilles, des « Carmen » et de « Figaro » dont les yeux brillent […] un souvenir ardent comme une fleur d’Espagne… » Une nuit magnétique aux inextinguibles flammes.

 

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