Bel canto russe

Olga Peretyatko-Mariotti & Jakub Hrůša Bamberger Symphoniker

Par Catherine Jordy | dim 06 Mai 2018 | Imprimer

Olga Peretyatko-Mariotti est une habituée du Festspielhaus de Baden-Baden : après sa virevoltante Traviata de 2015, un récital rossinien bien trempé en 2016 et un jouissif Belcanto spectacular l’an passé, la Pétersbourgeoise revient cette fois-ci avec une soirée russe et slave. Autant, l’an passé, elle partageait de bonne grâce la vedette avec Lawrence Brownlee, autant cette fois, c’est avec le chef d’orchestre Jakub Hrůša qu’elle compose, pour un succès partagé équitablement. En fait, la soprano reprend le contenu de son disque Russian Light, mais en édulcore le contenu, accordant à son public trois airs à chaque apparition. Le récital offre tout de même deux bonnes heures de musique, mais nettement moins de temps consacré au chant : il semblerait que la diva s’économise. Cela dit, le spectacle est parfaitement équilibré et riche.

On commence et termine avec deux amples symphonies qui encadrent harmonieusement le programme chanté. Les Danses symphoniques sont l’occasion de découvrir l’exceptionnelle qualité sonore du Bamberger Symphoniker qui s’est trouvé un chef remarquable en la personne de Jakub Hrůša. Le dirigeant tchèque trouve des tempi idéaux pour mettre en valeur tant la brillante structure de l’œuvre que sa richesse instrumentale. L’orchestre sonne particulièrement bien et annonce la couleur. Olga Peretyatko-Mariotti – elle porte à présent également le nom de son chef d’orchestre de mari, épousé en 2012, comme pour mieux encore souligner l’union heureuse de l’âme russe et du bel canto italien – apparaît, très en aristocratique beauté, timbre toujours aussi séduisant et projection royale. La jeune femme porte une robe aux tons cuivrés rehaussée de brillants cascadant comme ses descentes chromatiques, ce qui confère une note orientale voire reptilienne à la diva, tout à fait dans la tonalité de son répertoire du soir. Comme à l’accoutumée, les poses et attitudes sont parfaitement maîtrisées, dignes d’une star hollywoodienne de la grande période, façon Hedy Lamarr ou Garbo période Mata Hari. Dans son apparence comme dans son chant, on pourrait peut-être lui reprocher un je-ne-sais-quoi de trop apprêté voire d’artificialité. Si les aigus manquent d’aisance ou sont soigneusement évités, le médium est de toute beauté ; quant à la puissance dramatique, elle est remarquable, fourmillant de nuances subtiles. Sa Ludmila, par exemple, est infiniment touchante et la beauté des vers de Pouchkine magnifiée. L’interprétation étincelante et jubilatoire n’est pas sans évoquer des parentés avec le bel canto rossinien et italien en général. Pourquoi ce répertoire n’est-il pas plus souvent donné, on se le demande…

Si le choix d’Olga Peretyatko-Mariotti nous emmène en terrain connu avec des airs familiers, il n’en reste pas moins qu’on en perçoit toute la variété et la beauté, avec l’envie d’en entendre davantage et surtout des opéras complets. On se dit d’ailleurs, au cours de la deuxième partie où la diva arbore une somptueuse en plissé cramoisi, que ses cours airs de Rachmaninov ne sont qu’une mise en bouche, mais d’une incommensurable délicatesse et nostalgie, comme la célèbre Vocalise. Étant donné qu’il reste encore une symphonie entière à donner, nul doute que la belle va en profiter pour prendre la poudre d’escampette sans accorder de bis, se dit-on. Heureusement non, nous sommes gratifiés d’un rappel en forme d’appel du pied à ce qui va suivre : une œuvre tchèque avec un délicieux extrait de Rusalka de Dvořák annonce la symphonie à suivre, le temps de déplacer quelques chaises pour le confort et les légers changements de composition de l’orchestre, où l’on emporte le pupitre du chef. On croit avoir la berlue, mais non : Jakub Hrůša dirige la Huitième symphonie de Dvořák sans partition, avec fougue, énergie et une maîtrise confondante. Parfaitement à son aise, il s’adresse au public badois (émaillé de nombreux auditeurs russes, comme toujours à Baden) pour s’excuser de ce que le concert a déjà été long mais qu’après tout, autant continuer… Et c’est dans la joie et la bonne humeur, toujours sans partition, qu’il dirige une dernière Danse hongroise n° 21 de Brahms, quasi en apesanteur. Orchestre et chef sont en état de grâce.

Le temps de sortir de la salle, la diva et le chef sont déjà installés à la table de signature pour une séance de dédicaces, elle dans une nouvelle robe sublimement glamour, lui sémillant, visiblement galvanisé, tout sourire. Un sourire communicatif, parce qu’on est bien contents de ce qu’on vient d’écouter et de vivre, nous aussi.

 

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