Le soleil ni la mort...

Orphée et Eurydice - Paris (Favart)

Par Claire-Marie Caussin | ven 12 Octobre 2018 | Imprimer

Parce qu’Orphée lui sert de mythe fondateur, l’opéra naît de la rencontre entre le chant et la mort. Il naît du pouvoir magique d’une voix, capable d’ouvrir les portes des Enfers et d’infléchir les ombres qui les habitent ; d’une voix aussi qui parvient à dire la perte et le deuil. Orphée et Eurydice de Gluck est donc bien loin d’un divertissement, parce qu’il met en scène l’amour, la mort, et la volonté de la braver.

Aurélien Bory construit cette production autour du motif du regard, comme une prolepse du regard porté par Orphée sur Eurydice, et qui la perdra. On assiste ainsi, au premier acte, à une mise en abyme de la représentation : un immense miroir (le fameux « Pepper’s Ghost ») reflète le sol et la fosse, dédoublant les protagonistes et faisant prendre conscience au public de sa position de spectateur. Orphée grimpe sur le plateau depuis l’orchestre, franchissant le quatrième mur, et révélant l’artificialité de l’espace scénique. L’emploi d’une toile peinte comme élément de décor, la présence de danseurs et de circassiens, l’Amour sous les traits d’un deus ex machina – avec sa robe de soirée étincelante et ses acrobaties – sont autant de marques ostentatoires du spectacle.

Mais l’intelligence de cette mise en scène est de sortir du factice dès lors qu’on atteint les Enfers : le décor se retourne et le regard change de perspective, annonçant, là encore, le retournement fatal du héros. Orphée fait l’épreuve de la mort : il se couvre d’un linceul, son reflet disparaît du miroir, il s’allonge parmi les ombres. Dès lors, il n’est plus question de spectacle parce que l’au-delà est inaccessible à l’œil humain ; la salle est plongée dans l’obscurité, la lumière et les voix sont filtrées par une toile rappelant que le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement.

C’est dans ce contraste que naît l’émotion. Dans cette translation de point de vue qui passe de la clarté des vivants au brouillard des Champs-Elysées. Elle vient aussi des danseurs, incarnant la douleur des spectres et la grâce des ombres heureuses : profondeur et gravité côtoient la délicatesse jusqu’à la magnifique mise en linceul d’Eurydice, puisque le metteur en scène et le chef ont choisi de donner à l’opéra une issue tragique, sous prétexte d’une plus grande cohérence dramatique. Cette option est d’une grande efficacité, cela ne fait aucun doute ; mais on la regrette car elle nous éloigne terriblement de Gluck, qui faisait triompher l’amour sur la mort. Aussi conventionnel que soit le happy ending de cet opéra, il n’en est pas moins le reflet d’une époque et, avant tout, le souhait de son compositeur.


© Stefan Brion

Raphaël Pichon, à la tête de l’Ensemble Pygmalion, apparaît tout entier voué à l’expression du drame et des passions. Il varie les effets de texture à l’orchestre, superposant les timbres : la gravité des contrebasses aux coups d’archet percussifs, la fluidité des violons, le superbe solo de flûte dans le « Ballet des ombres heureuses », les cors tantôt chaleureux ou tonitruants donnent élan, contraste et souffle à la représentation. Toute la richesse de l’écriture se fait jour pour servir l’action, mais le chef se permet une fois encore une liberté avec la partition originale : il remplace en effet l’ouverture par une autre pièce de Gluck, extraite de son Don Juan, où la tension dramatique est plus forte. Le choix est certes payant pour l’énergie qu’il introduit dès les premières mesures ; mais peut-on changer à l’envi les désirs du compositeur ?

Au-delà de ces questions de fidélité à la partition, l’œuvre est servie par de brillants solistes. Marianne Crebassa incarne un Orphée superlatif. L’émotion est palpable, communicative, mais tout en sobriété. La voix est sombre, intérieure, et bénéficie d’une projection idéale sur l’ensemble de la tessiture. La mezzo-soprano trouve également un parfait équilibre entre les récitatifs, à la limite du parlé, et les airs, servis par une diction irréprochable. Elle pare le fameux « Amour, viens rendre à mon âme » d’une rare sensibilité : la longue et virtuose cadence écrite pour Pauline Viardot en 1859 est ici entrecoupée de longs silences qui disent non pas la bravoure, mais la douleur du héros.

Hélène Guilmette est une Eurydice touchante et tout en délicatesse, qui parvient à s’imposer malgré la brièveté de son rôle. Quant à Léa Desandre, on ne peut qu’admirer ses prouesses physiques au premier acte qui, tout en faisant frémir le spectateur, n’altèrent en rien son émission vocale : même en équilibre à plusieurs mètres du sol, le timbre reste rond et la voix incarnée.

Le chœur enfin fait preuve d’un très beau son d’ensemble, où les différents pupitres sont équilibrés et audibles. Les consonnes sont précises et sonores, et chacun fait preuve d’une présence affirmée sur le plateau.

Une très belle soirée donc ; si on peut regretter des choix d’interprétation, on ne peut remettre en cause la qualité de l’interprétation. On ressort de ce spectacle enchanté par la voix d’Orphée : à défaut de triompher de la mort, elle triomphe au moins de son public.

 

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