Le corps de Mélisande

Pelléas et Mélisande - Londres

Par Yannick Boussaert | dim 10 Janvier 2016 | Imprimer

Une fontaine, une grotte, une forêt, un château vieux comme le monde, habité par de vieilles personnes où stagne un miasme de jeune mort… Dans Pelléas et Mélisande ce sont bien moins décors et accessoires qui font l’œuvre que les dédales symboliques et psychiques qu’ils évoquent et que les personnages semblent traverser comme des ombres. Aussi la proposition mise en espace partagée par Peter Sellars, les solistes, Simon Rattle et le London Symphonic Orchestra peut prendre tout son sens. Forêts et labyrinthes trouveront d’incongrus pendants scéniques appelés praticables, promontoire, néons criards ou blafards ; ou encore pupitres et instruments de musique comme autant de ronces et de rochers. Dans cet univers où seuls les mots et les notes tissent le sensible, l’histoire se recentre paradoxalement sur cette étrange famille d’Allemonde, sur les relations douces-amères de ses membres, leur grandeur et leur bassesse, leur violence sourde et aveugle. Centre de gravité, Mélisande reste le plus souvent sur un promontoire à la gauche du chef. Son corps, objet de toutes les convoitises, sera touché en permanence, maltraité, presque violé par cette famille incestueuse – toute la scène d’ « une grande innocence » est ainsi suffocante de violence. Arkel, aveugle, contemplera depuis une chaise en fond de scène l’intégralité des trois premiers actes. Est-il le témoin muet d’une histoire qui peut-être se répète ? Qu'est-il donc arrivé à Geneviève pendant quarante ans dans ce château où le soleil ne vient jamais tout à fait ? Golaud viendra prendre la place du grand-père. Son passage à l’acte devient presque une forme de rébellion symbolique contre la figure paternelle qu’il ne veut pas devenir. S’il a vieilli, il n’est pas devenu sage. « Quels enfants ! » répète-t-il alors qu’il est, dans sa colère meurtrière, le plus puéril de tous. Cette lecture à fleur de peau de Peter Sellars creuse en tous cas les abîmes des relations et des signifiants de cette œuvre sans fond, sans jamais laisser de répit. Dérangeante, poignante, glaçante, elle est surtout prodigieuse car de presque rien elle fait un tout.


© Barbican Center

Un tel parti pris exige une distribution qui, au-delà de ses qualités vocales, s’investit corps et âme. Si chacun pourra aimer tel ou tel, trouver à redire ici et là, tous adhèrent à ce Pelléas et Mélisande de chair et d’os plus que de mots. Magdalena Kožená, yeux grands ouverts sur des rictus d’effroi ou d’amoureuse, paraît comme sortie d’un film expressionniste. La voix capiteuse de la mezzo achève le portrait. Sa Mélisande n’est plus tant énigme que femme assez forte pour survivre au mal et vouloir vivre encore. Mais ce qu’elle veut ne se résume pas à Pelléas. La Tchèque apporte un soin plein de langueur à ses scènes avec Golaud et Arkel. Avec l’aide de Sellars, on croirait que c’est le même homme à différents âges qu’elle aime ; Arkel, le plus généreux des trois, finissant par être le seul qu’elle embrassera. Le spectacle de la déchéance de l’âme grignotée par le mal de Golaud est d’autant plus angoissant que Gerald Finley aborde la majeure partie du rôle avec sobriété. Mais lorsqu’il explose, l’éruption balaie tout. Servi par un français on ne peut plus idiomatique, son timbre sombre se déploie et se distingue à merveille de celui de Christian Gerharer. Des trois personnages principaux, ce dernier traverse la scène plus qu’il n’y prend corps. Fantomatique, tel l’a surement voulu le metteur scène, mais cet effet est d’autant plus accentué que le baryton allemand doit composer avec une tessiture au centre de gravité bien plus élevé qu’il n'en a l'habitude. La prestation appelle des éloges, mais il faut bien noter que le medium se coince à l’occasion et que la prononciation en pâtit. Noblesse et ligne, humanité et chaleur… Les années peuvent bien passer, il semble que Franz-Joseph Selig ne puisse que perpétuer à chaque nouvelle réplique une justesse musicale et théâtrale jamais mise en défaut. L’application de Bernarda Fink qui lit la lettre en fond de scène complète le tableau de famille avec l’Yniold chanté par le jeune soliste Elias Madlër. Son français souffre d’un léger accent et les attaques se hasardent comme c’est le cas quand un adolescent chante le rôle. Mais lui aussi est modelé magistralement par la direction de Peter Sellars et ne démérite pas entouré de si illustres ainés.

Simon Rattle enfin épouse ce parti pris de la sensualité à la tête de son orchestre où prédominent des cordes pulpeuses. Moins que les détails ou les ambiances, il capte les pupitres et concentre le son, qui de diaphane et poétique devient soudain massif et déchirant. Cette plasticité se retrouve dans les tempi, qui naviguent avec naturel et intelligence d’une lenteur chatoyante à la frénésie haletante. Ces trois heures de musique défilent comme dans un mauvais rêve que l’on aimerait faire tous les soirs.

 

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