Harlem à Massy

Porgy and Bess - Massy - Massy

Par Jean-Marcel Humbert | dim 29 Mars 2015 | Imprimer

Porgy and Bess est plus un opéra qu’une comédie musicale, la chose est entendue. Mais quelle est la part relative des solistes par rapport à la troupe ? La question se pose d’autant plus quand il s’agit d’une tournée, où malgré la solide présence des chœurs et des rôles secondaires, la démultiplication des rôles principaux en quatre, voire cinq distributions, peut risquer de déséquilibrer l’ensemble. Aujourd’hui, c’est la cohésion qui l’emporte sur le vedettariat.

Le New York Harlem Theatre a parcouru avec ce spectacle une grande partie du globe entre 2007 et 2015. Bien sûr, la distribution change quasiment tous les jours et, à lire nos confrères d’autres pays, nous avons eu aujourd’hui beaucoup de chance. En tous cas le spectacle est hyper professionnel, malgré les décors peu originaux mais efficaces de Michael Scott. La direction de Richard Cordova est peu inventive et, malgré un orchestre de qualité, engendre un démarrage difficile et une fin un peu poussive (plombée il est vrai par l’arrêt du spectacle au milieu de la scène 4 de l’acte II à cause d’une fausse alerte d’évacuation du théâtre). Fort heureusement, la vitesse de croisière est rapidement atteinte, et l’entrain communicatif des interprètes fait le reste. Des surtitres surréalistes en termes de traduction, de fins de phrases escamotées et d’orthographe, et des coupures dans la partition d’une bonne demi-heure, dont une partie du pique-nique dans l’île de Kittiwah, sont regrettables, mais n’ont pas d’incidence majeure sur la qualité du spectacle.


© Photo New York Harlem Theatre

Car le plateau est de très grande qualité, tout particulièrement pour les rôles secondaires. On est subjugué, dès le départ, par la Clara de Brandie Sutton (« Summertime »), voix aérienne et impalpable, légère et frémissante : une magnifique interprétation. Vient peu après la Serena de Mari-Yan Pringle, qui fait entendre dans ses lamentations devant le corps inerte de son époux Robins tué par Crown, une voix chaude, charnue et puissante qui vous donne le frisson. La Maria de Marjorie Wharton est elle aussi exceptionnelle pour d’autres raisons ; avec des lambeaux de voix, cette vétérante du rôle (que l’on a vue par le passé à Paris) glapit et vocifère plus qu’elle ne chante, mais pour un résultat théâtralement irrésistible. Sans pouvoir citer tous les rôles secondaires, tous excellents, citons encore la Strawberry Woman de Karmesha Peake, et le Crabman de Taiwann Norris : ici, nul cabotinage, un chant exemplaire, des voix parfaitement adaptées, un rare régal.

Du côté des premiers rôles, rien d’exceptionnel, mais de solides interprétations. Ebony Preston Woods (Bess), surjoue d’une manière un peu vulgaire au début, mais trouve des accents touchants dans ses duos avec Porgy, et déploie, lors des éclats avec Crown, une voix de grand opéra correspondant à sa formation lyrique et aux autres rôles qu’elle interprète habituellement. Patrick Blackwell  (Porgy), sans avoir une voix très forte, campe un personnage naturel et humain, jamais outré, dont on suit avec sympathie le parcours difficile. Michael Redding (Crown), belle bête sauvage, rend particulièrement plausible le magnétisme sexuel qu’il exerce sur Bess, tout en chantant fort bien le rôle. Quant à Luther Lewis III (Sportin’ Life), il a l’élégance et le bagout de Larry Marshall (qui a marqué le rôle pendant près de trente ans et est l’assistant à la mise en scène de Baayork Lee pour la présente production), sans en avoir cependant la voix claironnante. Au total, une belle représentation, bien chantée (et totalement juste, ce qui aujourd’hui n’est plus si courant), justifiant la longue ovation qui est adressée par toute la salle à l’ensemble des interprètes, déjà partis en pensée vers la prochaine étape de leur tournée.

 

 

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