L'étoffe du héros

Récital Bryan Hymel et Irini Kyriakidou - Paris (TCE)

Par Christophe Rizoud | mer 17 Février 2016 | Imprimer

Avec Héroïque, son premier récital discographique, Bryan Hymel faisait l'an passé une entrée fracassante dans le petit cercle des ténors qui comptent. En une dizaine d’extraits d'opéras français, le chanteur américain alignait sans sourciller les contre-ut, tel Obélix les rangées de menhirs. Après l'avoir applaudi sans excès d'enthousiasme dans La Damnation de Faust en décembre à la Bastille, Paris le retrouve en récital sur la scène du Théâtre des Champs-Elysées aux côtés de son épouse, la soprano grecque Irini Kyriakidou. Le couple partage l’affiche mais, renommée oblige, le programme réparti entre répertoire italien et français privilégie le ténor.

Passée l’ouverture forcément tapageuse des Vêpres siciliennes, la soirée débute par « Questa o quella » appréhendé comme un tour de chauffe. Dans ce premier air du duc de Mantoue, Bryan Hymel prend la mesure de la salle, non sans une certaine appréhension perceptible à la manière dont le chant précipité s’épuise à évoquer le libertin cynique et désabusé. « Recondita armonia » ensuite ne se montre guère plus éloquent. Le chanteur bombe le torse, croasse plus qu'il ne caresse et balance son « sei tu ! » tel le joueur de tennis un smash. C'est asséné, voire violent et, dans cet air où se bousculent les comparaisons, finalement insignifiant. L'arrivée d'Irini Kyriakidou pour la scène finale du premier acte de La Bohème ne change rien au constat : couleurs, nuances et intentions demeurent trop sommaires. Sa partenaire a-t-elle davantage à dire ? Si modeste soit Mimi, la soprano parait plus timide encore. La voix, d’une étrange douceur, flotte dans un costume qui voudrait plus d’ampleur. « O soave fanciulla » accuse le déséquilibre. Bryan Hymel a beau réfréner ses ardeurs, il ne fait qu'une bouchée de la cousette, l’engloutissant dans la coulisse en un long contre-ut. Le plus dur est passé. Lorsque le ténor revient, il paraît sinon rassasié, du moins apaisé. L'âpre désespoir de Turiddu correspond davantage à sa palette d'expression : violente, vaillante, encore limitée mais efficace.

En deuxième partie, le soleil de Roméo – lorsqu'il paraît – assourdit plus qu'il n'éblouit. Mais déjà on remarque que la langue française lui sied mieux que l'italienne. Question d’émission, de nature du timbre et de tempérament. Paolo Bressan expose le meilleur de sa direction et de son orchestre dans la Bacchanale de Samson et Dalila. La personnalité de ce jeune chef, ancien assistant de Daniele Gatti et de Christian Thielemann, ne laisserait pas indifférent si le ténor ne monopolisait l’attention. Car déjà, en une phrase dont on saisit chaque mot, Sigurd surgit, casqué et baraqué, puis, tout aussi impressionnant, Jean, assailli dans son cachot par le souvenir troublant de Salomé. Tandis que le doute s’installe dans l’esprit du prophète, le chant, égal et armé, laisse entendre le cœur battre sous la cuirasse. Le héros est redevenu héroïque. Une ovation salue l'exploit. Netteté de la diction, précision des aigus, longueur et puissance de la voix :  la panoplie Marvel est complète. Bryan Hymel est invincible dans ce répertoire. Bastille l'accueillera en fin de saison dans La traviata, Orange cet été en Pinkerton (Madama Butterfly). Est-ce vraiment nécessaire ? On murmure qu'il sera Raoul des Huguenots en 2018. Voilà qui nous excite davantage. Et Don José ? Pourquoi pas puisqu’il lui offre l’occasion d’un duo avec Irini Kyriakidou. Micaëla flatte mieux que Mimi la soprano, bien que la prononciation du français laisse à désirer. La complicité maladroite des deux époux attendrit. Un vrai baiser conclut le numéro. « La fleur que tu m'avais jetée » ferait son effet si la note finale n'était plantée d’un coup sec sans la moindre gradation. Il passe pourtant un frisson de sincérité dans la déclaration d’amour de Don José.

La soirée est déjà terminée. Trois bis veulent la prolonger : une romance à la lune appliquée et toujours modeste, suivie d’un « Nessun dorma » inexpugnable dont la note finale surmonte longuement le tumulte orchestral puis de nouveau « Mamma, quel vino é generoso », l’air de Turiddu, d’une intensité encore supérieure à la première fois, salué par le public, prêt à réserver un triomphe au héros de la soirée si, d'un geste, il ne lui donnait le signal prématuré de la retraite. 

 

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