Dessay, Cassard tels qu’en eux-mêmes

Récital Debussy - Montpellier

Par Maurice Salles | sam 18 Février 2012 | Imprimer
 

 

A en croire Natalie Dessay, c’est le pianiste Philippe Cassard, possesseur grâce à un mécène de mélodies inédites que Claude Debussy avait écrites autour de sa vingtième année pour une amie très intime dotée d’une voix de soprano, qui serait venu la chercher pour enregistrer ces fameuses mélodies. A l’occasion de la sortie de cet enregistrement, les voici donc en récital. Longtemps Natalie Dessay fut réfractaire à l’exercice, lui préférant le théâtre lyrique et l’investissement dramatique qu’il permet. Si elle a peu chanté la mélodie, elle y a été initiée voilà deux décennies par Ruben Lifschitz, qui l’a accompagnée jusqu’au tournant du siècle. Elle offre avec Philippe Cassard, partenaire d’une exemplaire musicalité, un programme où sa sensibilité vibrante trouve à s’incarner et à s’imposer de manière bien plus convaincante que l’enregistrement précité ne le laisse pressentir. Dans l’intimité du récital, les artistes communiquent une impression de sincérité directe qui touche au coeur.

Ecrites par un jeune homme amoureux en train de se chercher sur le plan esthétique à l’intention de sa maîtresse qui les chantait dans les salons, les mélodies de jeunesse de Debussy offrent à l’auditeur un recueil où la personnalité future du compositeur s’annonce çà et là parmi les échos sonores de la musique française au début des années 1880. Pour les textes, bien que les auteurs soient très différents, l’ordre choisi permet de les rattacher à un thème principal, la mort, associé à un thème secondaire, l’amour. Un tel programme compose une dramaturgie qui permet à Natalie Dessay d’exprimer la sensibilité à fleur de peau qui en a fait une interprète d’exception. Comme à l’opéra elle réussit ainsi à nous rendre proches des textes que leur forme littéraire tendrait à éloigner de nous et nous fait accéder d’emblée aux climats conçus par les compositeurs. Dans ces œuvres dont les dimensions réduites condensent l’union du son et du sens, elle joue superbement de la moindre inflexion, par un art subtil d’intensités et de couleurs accordé aux miroitements de la musique, entre majeur et mineur, entre élan et demi-teinte. Au risque de nous répéter, l’impact du concert est infiniment supérieur pour nous à celui du disque. Même le piano de Philippe Cassard sonne plus vivant, plus vigoureux, comme si depuis l’enregistrement une assurance supérieure était venue. Sa réputation n’est évidemment plus à faire, et sa maîtrise de soliste, ébouriffante dans un Clair de lune de Debussy qui emplit de reflets ondoyants l’avant-scène du Corum – le concert est donné devant le rideau de fer – se déploie à nouveau dans un nocturne de Fauré d’une évidence péremptoire. La fluidité du déroulement du concert – où les pièces pour piano s’insèrent sans les ruptures traditionnelles – en dit long sur leur niveau d’entente.

Le récital s’achève sur deux bis. Le premier est une mélodie de Debussy sur un poème de Théodore de Banville, Nuit d’étoiles, où l’on peut entendre « je rêve aux amours défunts (sic) » dans la continuité du thème. Le deuxième, inattendu, fait lever l’émotion : il s’agit de l’air final de Lakmé, « Tu m’as donné le plus doux rêve ». Comment, quand les souvenirs se bousculent, ne pas y voir l’adieu au rôle, et peut-être aux rôles qu’elle évoquait récemment dans Le Figaro (voir brève du 16 février dernier) ? C’est sur cette mélodie qui meurt que, souriante, Natalie Dessay répond aux vagues d’amour que lui envoie la foule, sous l’œil ému de Philippe Cassard. Deux grands artistes sans fard ni grandiloquence. Tels qu’en eux-mêmes*.

* Pour les amoureux du détail,  N.Dessay portait une robe fourreau grise sans manches dont les paillettes miroitaient avec la musique, un modèle de Max Chaoul. Plus sérieusement, Philippe Cassard donnera cette année une intégrale de l’œuvre pour piano de Debussy à l’occasion du 150e anniversaire de la naissance du compositeur (Paris, Liège, Melbourne, Manchester, Amérique du Sud) et prépare un essai sur Debussy à paraître chez Actes Sud Classica

 

 

 

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