Les Wesendonck Lieder en mode poétique

Récital Karine Deshayes - Clermont-Ferrand

Par Roland Duclos | ven 18 Décembre 2015 | Imprimer

« On se dépasse, il y a une sorte de dédoublement, de joie profonde à chanter, à jouer, à donner. Ce plaisir profond, physique est la base du chant ! » Régine Crespin ne cachait pas sa prédilection pour le récital où estimait-elle, la voix « si belle soit-elle » ne pèse guère plus de 50%. Les 50% restant ? On peut y voir la face cachée du chant que nous a fait toucher du doigt Karine Deshayes vendredi à l’Opéra de Clermont-Ferrand dans le cadre des Grandes Voix du Centre Lyrique. Chez cette belle artiste à la voix bien faite, on définira alors cet obscur objet du plaisir vocal comme un subtil équilibre entre maîtrise technique et sincérité du vécu de l’œuvre en l’occurrence les Wesendonck Lieder. Deshayes y déploie une plénitude, une assise autant redevable à la beauté intrinsèque de son mezzo et la limpidité de son timbre melliflu qu’à ce mélange miraculeux entre force de conviction et légèreté de l’émission. La retenue aussi y est à l’œuvre, mais non dénuée de passion et de finesse, preuve si besoin était d’une intelligence pénétrante savamment dosée et bien posée.

Karine Deshayes s’appuie en même temps sur la plasticité dramatique racée de son timbre qui la met à l’abri des emphases superflues alourdissant souvent ces lieder. Wagner fait ici entendre plus de finesse psychologique et de caractérisation sur la nuance  que d’affirmation péremptoire dans l’intonation. On est sans la moindre restriction fasciné par l’homogénéité du registre. La projection nette et franche est servie par un vibrato exemplairement serré au point d’en rester imperceptible. Le résultat en est une articulation d’une absolue clarté soutenue par des inflexions d’une précision et d’un naturel d’une exceptionnelle qualité.


Karine Deshayes © Thierry Lindauer

Le médium, épanoui dans la clarté et l’aisance, est le fruit d’une concentration soigneusement réfléchie. Une volonté esthétique légitimée par une culture de la distinction qui s’avère particulièrement affirmée et judicieuse dans Träume et Im Treibhaus. La mezzo-soprano y recherche moins la théâtralité toujours flatteuse préfigurant Tristan, qu’une intimité plus poétique en harmonie avec les textes. Träume est ainsi traversé d’une passion inquiète culminant sur le fiévreux « sanft an deiner Brust verglühen ». Tragédienne, Karine Deshayes sait mesurer ses effets et retrouver les tensions du climax wagnérien dans un Schmerzen aux accents pathétiques. Cette optique privilégiant un choix poétique s’avère des plus judicieuses à servir la suave mélancolie de Der Engel. On respire une douceur du phrasé à la fois entre béatitude mystique et exaltation du sentiment amoureux.

Il y a de l’humanité dans ce chant et c’est là ce qui fait sa force. De même que la diction parfaitement articulée mais toujours ductile et souple lui permet ces inflexions d’une sensualité distanciée sans que l’on puisse lui faire grief de rester sur une certaine réserve. Ces Wesendonck Lieder glissent comme un long thrène sur de radieux aigus ciselés sans tension, jusqu’à des graves pleins et fervents. D’aucun auront estimé qu’en dépit du souffle souverain qui l’animait, ce Wagner aurait mérité une densité dramatique plus  caractérisée. C’eût été au détriment de l’épure poétique et de la musicalité sans complaisance ni pathos qui restent l’essence même de ces Lieder.

Puissance de suggestion qui n’a pas échappé à Karine Deshayes dans Il Tramonto, le poème lyrique d’Ottorino Respighi. L’œuvre trop rarement à l’affiche doit sa confidentialité au fait qu’elle requiert une interprète d’une grande sensibilité pour être mise en valeur. La chanteuse a su s’y montrer plus que convaincante  en s’illustrant par la solidité de ses graves et la souplesse de sa ligne de chant et surtout par ses talents de coloriste. Problématique fort bien assimilée et partagée par un Roberto Forés Veses d’une inattaquable probité à la tête de l’Orchestre d’Auvergne. La rigueur de l’assise rythmique est chez lui un élément clef pour servir une intense vibration intérieure. Le chef espagnol s’affirme dans Wagner mais surtout chez Respighi comme un styliste vigilant et sans concession. Sa séduction tient à une savante fusion entre un très sûr instinct musical qui sait exactement où et comment approcher au plus près l’esprit de l’œuvre, et une inspiration toujours sous contrôle.