Les Napolitains aussi sont des garçons sensibles

Récital Max Emanuel Cenčić, Arie Napoletane - Paris (TCE)

Par Guillaume Saintagne | mer 20 Janvier 2016 | Imprimer

Quelques années après son récital consacré aux compositeurs vénitiens, Max Emanuel Cenčić revient avec un programme dédié aux compositeurs napolitains et entame une tournée en commençant par les Etats-Unis avant d’arriver à Paris. A l’annonce de la sortie du disque, ce choix nous avait étonné : autant l’adéquation stylistique du contre-ténor avec les compositeurs vénitiens nous paraisssait évidente, autant l’école napolitaine et son éclat tonitruant nous semblaient davantage convenir aux moyens démesurés d’un Franco Fagioli qu’à l’expressivité élégante  et aux couleurs moirées de Max Emanuel Cenčić. D’autant que depuis plusieurs années, sa tessiture semble s'être centralisée : la voix a gagné en moelleux et en couleurs harmoniques dans le medium ce qu’elle a perdu en ambitus. L’émission aussi s'est « concentrée » : plus dense et focalisée, elle a perdu en volume mais pas en projection. Ajoutez à cela une musicalité et une sobriété de l’expression très justes, et notre contre-ténor partage de plus en plus les qualités d’une Sara Mingardo par exemple.

Comme l’artiste a l’intelligence de ses moyens, ce n’est pas tant la Naples clinquante de Caffarelli qu’il a voulu nous montrer ce soir, mais plutôt la Naples à la sensibilité tortueuse, aux affects en demi-teinte ; affects dont l’expression passe toujours par une complexité technique redoutable mais qui vient au service de l’expression, et non en sujet premier d’admiration. Exactement comme pour le personnage d’Arbace dans le Catone in Utica qu’il interprétait à Versailles récemment. Ce récital a donc  pour premier mérite de nous faire découvrir un aspect moins exposé de ce répertoire.

Il y avait tout de même ce soir quelques numéros d’acrobaties, et ce n’est pas ce que nous avons préféré : « Quel vasto, quel fiero » de Porpora tient plus du tour de chauffe et l’« Agitata e l’alma mia » du même compositeur tourne complètement à vide. Focalisant ses efforts sur la haute virtuosité et la soufflerie incroyable qu’il faut dans le ventre pour tenir ces longues vocalises jusqu’au bout, toute expressivité fuit et la démonstration devient simplement mécanique. Une belle mécanique certes, bien huilée, avec des aigus très sonore et chauds à la cadence même pour le « In questa mia tempesta » (rien à voir avec les couinements acides que prodiguent beaucoup de contre-ténors), mais une mécanique tout de même, sans théâtre, le personnage s’efface devant le chanteur en démonstration.

Heureusement cela ne concerne que deux voire trois airs et la grande majorité du programme montre le chanteur dans une forme olympique. Avec le « Che sia la gelosia » de Vinci d’abord, importé de l’intégrale du Catone in Utica : même si cela ne nous semble pas l’air le plus intéressant d’Arbace, il faut admettre qu’il y déploie un art du phrasé et de la nuance d’une délicatesse infinie. Le « Torbido intorno al core » avait déjà été révélé par Fagioli dans son récital Porpora : Cenčić y joue moins la carte de la complainte douloureuse et extérieure et davantage celle du mal mortifère qui dévore le personnage de l’intérieur, avec à la clé des graves ténébreux bouleversants.

En seconde partie, on s’étonne du choix du « Tutto appoggio il mio disegno » de Scarlatti père, qui nous a semblé franchement ennuyeux et anodin dans la production du compositeur. Rien à voir avec le fascinant « Miei pensieri » du Prigionniero fortunato  ajouté au programme : clairement le sommet de la soirée, avec un ensemble orchestral réduit, Cencic y trouve des trésors de délicatesse et d’angoisse diffuse, avec des sons sur le souffle qui semblent constamment sur le point de s’évanouir.

 

Avec l'aria de Leo, on retrouve un andante à la mélodie timide mais au rythme noble dans lequel le personnage atteste de la fidélité de ses sentiments, tandis que les écarts brusques entre les notes semblent signifier la vigueur de cette fidélité au milieu d’éléments changeants. Ici Cenčić se montre parfaitement tempéré, sans en rajouter, faisant toute confiance à la force de cette musique. Le programme se conclut par un air très original, le « Qual turbine che scende » : sur un livret d’air de fureur, Porpora a composé un air paradoxal où l’agitation du personnage tient davantage des lourds et longs remous du fleuve que du tourbillon furieux. Cenčić rend ce paradoxe parfaitement sensible grâce à une vocalisation très plastique dont l’accélération semble constamment retardée.

En guise de bis, notre chanteur revient à son programme Hasse qu’il continue de donner à travers l’Europe : même si ce projet napolitain est tout aussi sincère, on le sent tout de même beaucoup plus à son aise dans le répertoire du Saxon. D’abord avec le très bel inédit d’Irene « Se vi ferme » puis avec le rageur « Vo disperato a morte » de Tito Vespasiano, on retrouve ses talents d’acteurs et son expressivité naturelle qui se coulent parfaitement dans ces morceaux très dramatiques.

Coté orchestre, on pourra évidemment déplorer l’effectif réduit qui nuit à la richesse de cette musique mais c’est la règle pour ces récitals en tournée. C’est d’ailleurs sans doute un mal pour un bien : nous pouvions ce soir juger dans de bonnes conditions de la qualité d’Il Pomo d’oro dirigé par Maxim Emelyanychev (contrairement à Partenope il y a quelques jours où le chef effectuait un remplacement, il est ici associé au projet depuis l’enregistrement du disque). Ni la qualité des solistes (sauf les cors tout de même) ni les talents d’accompagnateur du chef ne sont en cause. on regrettera tout de même des difficultés à gérer l'orchestre dans les ensembles. A l’inverse, équilibres, rythme et harmoniques sont parfaitement tenus dès que l’effectif diminue. On s’étonne aussi du choix de certains morceaux instrumentaux : Sinfonia de Scarlatti fils transparente, ouverture royale de Porpora pompeuse, concerto d’Auletta virtuose mais chichiteux, seul l’Adagio et fugue de Hasse retiennent vraiment l’attention.

 

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